Dans le nouveau film de Jean-Pierre Jeunet, Bazil, un cinéphile averti, a reçu une balle perdue dans la tête (« une dragée dans le bocal »). Depuis cet événement malencontreux, Bazil est en sursis, la balle peut le tuer à tout moment. Condamné, le protagoniste décide de se venger sur deux marchands d’armes. Parallèlement, il est recueilli par une bande de marginaux parisiens qui décident de lui prêter main forte.Le film peut se revendiquer social tout en rendant la portée sociale véhiculée on ne peut plus caricaturale et extrême (on est à l’opposé du cinéma des frères Dardenne !). Très clairement les petits, plongés dans la précarité et la misère, décident de s’attaquer aux grands. Tout en simplicité, avec invraisemblance, Jeunet donne une bouffée d’espoir au peuple, aux petites gens qui se sentent opprimés face à une minorité d’individus influents. Ce conte fantaisiste a pour message – extrêmement simple – que l’altruisme est la clé de tout. Même les plus « petits » peuvent faire tomber les « forts » à condition qu’ils soient unis. Ces « forts » sont vulnérables à travers leur individualisme, leur solitude profonde et leur insensibilité. Allégories satiriques des hommes d’affaires (ici, sous les traits de marchands d’armes - capitalistes - véreux), ceux-ci ne sont bons qu’à des activités mercantiles. Pourquoi ? Dans quel but ? Même si leur business bat son plein, on constate qu’une vie réussie ne garantit en rien une vie heureuse. L’ode à la vie simple qu’est le film est d’autant plus caricaturale qu’elle ne met pas en scène les gens tels qu’ils sont : socialement divers. Les classes sociales sont profondément contrastées, sans nuances. Les classes moyennes sont absentes du film pour que le gouffre entre « riches » et « pauvres » soit encore plus apparent (d’où la séquence où Bazil trouve les entreprises d’armement : le tramway – les classes moyennes – passe sans se faire remarquer au centre de la rue, en ligne de fuite, Bazil – les « pauvres » – est au centre, les fabriques d’armes sont sur les côtés, auscultant le ciel de par leur massivité).

On retrouve pleinement avec Micmacs à tire-larigot le « style Jeunet ». Joshua Klein a écrit à propos du Fabuleux destin d’Amélie Poulain (2001) : « Amélie Poulain a beau se dérouler dans le monde réel, par une batterie d’effets remarquablement espiègles, Jeunet transforme la France actuelle en un reflet enjolivé de la réalité, au sein duquel l’héroïne, idéaliste aux grands yeux, répand amour et bonheur auprès des personnes renfrognées de son entourage » (cf. 1001 films à voir avant de mourir, 4ème édition). Cette analyse sied aussi bien à Amélie Poulain qu’à Micmacs à tire-larigot, se déroulant tous deux au cœur d’un Paris idéalisé et imprescriptible. On retrouve la naïveté, l’innocence et l’idéalisme (au sens courant du terme, désignant généralement un doux rêveur) d’Amélie chez Bazil. Jeunet retrouve pour Micmacs à tire-larigot un style singulier, qui lui est propre (même avec de nouveaux techniciens), plus affirmé que celui abordé dans Amélie Poulain et Un long dimanche de fiançailles (2004) qui était plus universel que celui d’antan, marque de fabrique du duo Jeunet / Marc Caro, en l’occurrence celui de Delicatessen (1991) et La Cité des enfants perdus (1995). Le récit conçu avec malice est bien entendu en adéquation avec une telle liberté stylistique, celle-ci étant aussi marginale que les héros du film. On retrouve toute l’esthétique de Jeunet dans la caverne métallique « tire-larigot » dans laquelle vit la bande de joyeux lurons. Faite de bric et de broc, elle montre que du plus simple objet on peut en faire quelque chose de magnifique grâce à un assemblage harmonieux. « On récupère, on trie, on répare », voici la devise des « Micmacs » qui s’applique autant aux objets qui ornent leur caverne d’Ali Baba qu’aux personnes qu’ils recueillent. Tout ce décor témoigne l’admiration que porte Jean-Pierre Jeunet pour l’art naïf. Ce clin d’œil à ce mouvement artistique des autodidactes et des artistes marginaux est d’autant plus explicite grâce au personnage de Petit Pierre dont le nom est emprunté à un artiste représentatif de l’art brut (proche de l’art naïf) incarné avec discrétion par Michel Crémadès. Celui-ci est l’inventeur des inventions, qui emplissent la caverne, faites à partir de matériaux de récupération.
On peut mentionner les personnages pléthoriques et le casting de qualité dont Jean-Pierre Jeunet est l’auteur. Le héros de ce film choral est Bazil. D’abord prévu pour Jamel Debbouze qui s’est désisté peu avant le tournage, le rôle a été donné à Dany Boon qui intègre l’univers de Jeunet tout en y apportant son comique personnel. Il est secondé par une palette de personnages tous aussi singuliers les uns que les autres. Parmi les « Micmacs » (que Jeunet apparente aux jouets de Toy Story) on trouve la môme Caoutchouc, une contorsionniste sensible (« une âme sensible dans un corps flexible », Julie Ferrier), Fracasse, un tenant du titre du meilleur homme canon (Dominique Pinon, encore une fois aux côtés de Jeunet), Placard, un habitué des établissements pénitenciers (Jean-Pierre Marielle), Tambouille, la mère adoptive des tous ces personnages hurluberlus (Yolande Moreau), Petit Pierre (Crémadès), Remington, un fou d’expressions françaises (excellent Omar Sy) et Calculette, une pro des chiffres (Marie-Julie Baup). Notons également la présence de André Dussolier et Nicolas Marié en marchands d’armes. On trouve des acteurs fidèles à Jeunet (Pinon, Moreau, Urbain Cancelier, Dussolier) et des néophytes (Boon, Ferrier, Sy) qui appartiennent d’ores et déjà à cette drôle de « famille ». Enfin, on peut relever la présence de Pierre Etaix au générique comme étant inventeur des histoires drôles (« Existe-t-il des nains chez les Pygmées ? » ; « Combien faut-il de pas pour arrondir une marche ? »). C’est ainsi que Jean-Pierre Jeunet s’est entouré de personnages et d’artistes divers pour créer un tout à la fois hétéroclite et harmonieux, à l’image des constructions de Petit Pierre et des « Micmacs ».