Dans la brume électrique (Un film de Bertrand Tavernier)
Il était une fois en Amérique
Par Jean-Eudes Durand, le 16 juillet 2009 2009
Le nouveau film de Bertrand Tavernier marque avant tout une communion, une sorte d’aboutissement du parcours brillant du réalisateur français. Le cinéaste a situé et tourné son dernier film en date aux Etats-Unis, sur la terre de la majeure partie des artistes dont il est un fidèle émule. Dans la brume électrique est un polar classique, réalisé malgré quelques faux pas qui s’avèrent négligeables face à la passion dont témoigne Tavernier dans cette œuvre pour le 7ème art.

Une jeune prostituée est retrouvée assassinée, sauvagement mutilée à New Iberia, en Louisiane. L’inspecteur Dave Robicheaux est chargé d’enquêter, il est rapidement amené à suivre les traces d’un tueur en série. Il soupçonne l’implication de Julie « Baby Feet » Balboni, un mafieux impliqué dans de nombreux trafics locaux illicites. A mesure que Robicheaux s’approche du tueur présumé, le meurtrier se rapproche de lui et de sa famille. Parallèlement, Robicheaux arrête pour conduite en état d’ivresse Elrod Sykes, une superstar hollywoodienne, en compagnie d’une actrice, Kelly Drummond, avec qui il venait participer au tournage d’un film en Louisiane, partiellement financé par l’investisseur notoirement véreux : « Baby Feet » Balboni. L’acteur confie à l’inspecteur qu’il a fortuitement découvert des ossements humains dans un bayou du delta de l’Atchafalaya. Au cours de l’enquête Robicheaux se retrouve malgré lui plongé dans ses souvenirs. Il se rappelle avoir été - enfant - témoin du meurtre de la personne dont il a retrouvé les restes mortuaires gisants dans un marais où l’a mené Sykes.

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Entre les mains de Bertrand Tavernier, le film prend une certaine assurance, puisque le réalisateur a une profonde expérience du genre, que ce soit en tant que cinéphile ou en tant que cinéaste. Il nous livre un film solide, exploitant la majorité des codes du polar ancestral sans pour autant que son œuvre puisse être qualifiée de « cliché » ou d’artificielle. La sobriété du film n’est pas sans rappeler les films de Clint Eastwood (notamment Minuit dans le jardin du Bien et du Mal, voir ci-dessous). Une scène du film est particulièrement intéressante, de par sa mise en scène réfléchie, et représentative de l’atmosphère du film. Dave Robicheaux reçoit un coup de téléphone du prétendu tueur, lui donnant rendez-vous dans un bar. Motivé par la volonté de lever le voile couvrant les mystères qui l’entourent et l’oppressent, le détective se rend au lieu donné, aveuglément. Il y attend de longues heures sans que personne ne vienne, avant de décider de revenir sur ses pas. A peine sorti de l’établissement, il reçoit autour de lui une rafale de coups de feu. Il parvient tant bien que mal à s’abriter derrière une portière de voiture, à saisir son revolver et à tirer sur son adversaire qui est posté au volant d’une voiture, sans le percevoir distinctement, à travers la nuit. En compagnie de Lou, son collègue qui arrive une fois le guet-apens démantelé, il retrouve une femme morte, tuée par ses propres balles. D’abord – instinctivement – ils la suspectent d’avoir été celle qui a tiré sur Robicheaux, et pourtant il n’y a aucune trace d’arme dans la voiture. Robicheaux refuse de s’innocenter en plaçant une arme aux pieds de la victime (innocente ?) comme le lui conseille Lou. Les détonations et les impacts sont donc provenus d’une source mystérieuse, à la limite du paranormal. Cette brève séquence qui tient en haleine le spectateur reflète la désorientation du spectateur et du protagoniste dans laquelle les plonge le film. De nombreux éléments paraissent ainsi concrets mais demeurent non élucidés, sans pour autant que le spectateur soit indifférent au récit conté. Nous sommes constamment plongés dans une atmosphère étriquée, qui met sans cesse les personnages en proie à une menace qu’ils ne perçoivent pas et qui ainsi est encore plus patibulaire. Rien ne semble facile pour les protagonistes, tout est nuancé. Le réalisateur prend à contre-pied certains schémas filmiques – caricaturaux – d’enquêtes hollywoodiennes qui consistent à mettre trop simplement en opposition un gentil inspecteur et un méchant tueur. Toutes ces subtilités sont transmises par les personnages brillamment interprétés. Effectivement, qu’il s’agisse des premiers rôles ou des personnages secondaires, le casting et la direction d’acteurs sont de qualité. Tommy Lee Jones (JFK ; Le fugitif) est à l’origine d’une très bonne interprétation sur laquelle repose la linéarité du film. John Goodman (The Big Lebowski ; A tombeau ouvert) en mafieux vicieux et Peter Sarsgaard (K19 : le piège des profondeurs ; Jarhead, la fin de l’innocence) comme superstar hollywoodienne, sont tous deux magnifiquement antipathiques, ce qui demeure une difficulté d’interprétation puisque l’acteur doit réussir à faire détester son personnage tout en captivant l’attention du spectateur sur lui. Quant à Kelly MacDonald (Nanny McPhee ; No country for old men) qui joue la comédienne Kelly Drummond, elle confirme son potentiel d’interprétation. Prometteuse dès Trainspotting de Danny Boyle, elle donne ici une interprétation ambiguë d’un personnage désemparé, qui reste avec Elrod Sykes par intérêts et se lie d’une réelle amitié avec Dave Robicheaux qui lui conseille d’ailleurs de quitter la superstar, ce qu’elle entreprendra. Son personnage changeant au fur et à mesure de caractère, sa composition est hétéroclite, naviguant à travers les différents registres liés aux états d’esprit évoluant de son personnage. Ces nuances d’interprétation auxquelles Tavernier et ses comédiens semblent prêter énormément d’attention sont dues au fait que le scénario est l’adaptation d’un roman policier. Effectivement, Jerzy Kromolowski et Mary Olson- Kromolowski ont adapté le roman de James Lee Burke Dans la brume électrique avec les morts confédérés (In the electric mist with confederate dead) publié en 1993 et pour la première fois adapté au cinéma par Bertrand Tavernier. L’écrivain américain est notamment réputé pour sa série de polars ayant pour héros l’inspecteur Dave Robicheaux. On peut ressentir le romanesque dans l’adaptation filmique, on y perçoit les sentiments et les états d’âme des personnages, délaissant quelque peu le récit, déséquilibre propice à la littérature et périlleusement adaptable au cinéma, par un souci d’attractivité du film vis-à-vis du spectateur. Ce thriller est également servi par une bande originale envoûtante signée par le compositeur italien à la renommée ascendante et à la filmographie internationale, Marco Beltrami, à qui l’on doit notamment les musiques de la dilogie française Mesrine de Jean-François Richet, de superproductions américaines (I robot, Terminator 3 : le soulèvement des machines) ou de films plus intimistes, comme Trois enterrements de Tommy Lee Jones. Cette bande originale reflète le caractère fantastique du film (thème développé ci-dessous), ainsi que son ambiance angoissante, tout en maintenant (et c’est surtout cela qui la rend intéressante) une linéarité cohérente au film. Le film est souvent ambitieux, en montrant les songes intérieurs du héros, mais cette musique préserve le film dans un certain classicisme, sans pour autant gâcher l’audace de Beltrami. En outre, la bande son du film est momentanément ponctuée de morceaux musicaux déjà existants, il en est ainsi de Old Stack O’Lee Blues et de Frankie and Johnny des jazzmen américains, respectivement, Sidney Bechet et Omer Simeon. Ces deux illustrations sonores habilement choisies reflètent partiellement l’univers du film et le mode de vie du héros. Ce film policier complet, à la fois classique et novateur, est le fruit d’un travail collectif mené à bien par Bertrand Tavernier, légitimement récompensé par le Grand Prix du Festival du Film policier de Beaune. Néanmoins, face à tant de réussite, subsistent quelques aspects que l’on peut critiquer négativement.

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Tout d’abord, on peut reprocher au film la façon dont il emploie le surnaturel. En effet, Dave Robicheaux est habité de visions de soldats confédérés, dont le général John Bell Hood, son interlocuteur direct dans son subconscient. L’idée est bonne, Dave Robicheaux est intérieurement troublé, ce qui nous amène à une réflexion enrichissante sur le personnage. Cependant, il y aurait pu avoir une sorte d’hésitation d’utilisation du surnaturel (registre plutôt inhabituel dans un tel film) dans l’élaboration de l’œuvre, mais ici Tavernier et ses scénaristes ne tombent pas dans ce piège et optent pour un choix manichéen : ils utilisent le surnaturel – qui devient ainsi fantastique – dans le film en toute impudeur, les personnages irréels sont traités comme des personnages ordinaires, aucun mystère ne les entoure. Ceci a pour conséquence de rendre le spectateur confus, complètement désorienté face à un tel mystère (qui sont ces hommes ?). Cet univers paranormal n’en demeure pas moins enivrant puisque le spectateur cherche une cohérence, qu’il ne trouve pas d’ailleurs. De par l’utilisation abrupte du fantastique, le film rejoint Minuit dans la jardin du Bien et du Mal où Clint Eastwood mettait en scène une Société où le réel côtoyait le fantastique quotidiennement. Encore une fois, le spectateur se retrouvait perdu suite à ce choix artistique tranché à cause duquel il se demandait comment un chien invisible pouvait être tenu en laisse et surtout ce qu’il venait faire au beau milieu d’un récit captivant. Le fait que le fantastique soit si facilement ancré dans le récit n’est pas bénéfique pour le film, davantage de subtilités dans son introduction auraient pu donner une cohérence au récit. Ensuite, le récit comprend peu de péripéties, Tavernier analyse plus ses personnages que son histoire, on se sent dans une œuvre aux consonances romanesques que le cinéma ne parvient pas à rendre convaincante. L’enquête est secondaire par rapport aux personnages et au fantastique, les spectateurs sont alors facilement déroutés face à ces quelques péripéties qui se recoupent étrangement à travers le personnage principal, ce qui constitue d’ailleurs une facilité scénaristique indéniable. La perte du récit au profit de l’étude des personnages et la mise en valeur de l’ambiance du film crée une immobilité dans le film, rebutant quelque peu le spectateur. Enfin, beaucoup se sont interrogés sur l’impersonnalité du film de Tavernier. Aller tourner aux Etats-Unis constitue une prise de risque considérable. Pourtant, Tavernier s’en sort bien, faisant de son film un hommage au cinéma américain qui lui est cher.

Comme nous le disions, Bertrand Tavernier s’impose comme un connaisseur hors pair du cinéma américain. Ses ouvrages sur ce cinéma sont devenus de véritables références pour les cinéphiles et confirment sa réputation : 50 ans de cinéma américain, co-écrit avec Jean-Paul Coursodon, et L’ami américain. Après avoir co-réalisé avec Robert Parrish en 1983 un documentaire, Pays d’octobre (Mississippi Blues), à propos de l’état avoisinant la Louisiane (état dans lequel se situe l’action de Dans la brume électrique) et notamment son héritage musical, il réalise sa première fiction dans cette même zone géographique, encore empreinte de racines françaises. Ce précédent documentaire a sûrement aidé Tavernier dans sa mise en valeur des bayous de Louisiane, où la lumière joue un rôle essentiel, notamment pour créer une brume étrange (d’où le titre), une ambiance moite, réaliste et dérangeante. On voit également les ravages de l’ouragan Katrina qui a frappé cette région en 2005, bien que l’ouragan ait frappé a posteriori de la parution du livre adapté, Tavernier prend la liberté d’actualiser le contexte géographique dans lequel il place son film. Malgré les quelques défauts que recèle ce film, on ne peut qu’être témoins de l’épanouissement de Bertrand Tavernier dans la conception de son œuvre rassemblant la plupart des éléments qui lui sont chers.

Images : © TFM Distribution






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  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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