Tombé assez bas avec l’indigeste Ladykillers (qui suivait le décevant et mineur Intolérable Cruauté), le cinéma des frères Coen retrouve de splendides couleurs avec No Country for Old Men, premier très grand film de 2008, et de loin la meilleure oeuvre des frangins les plus importants du cinéma américain contemporain depuis Fargo ! C’est dire l’importance de ce film monumental, cynique et violent, qui nous rappelle les premières heures de leur cinéma (on pense beaucoup à Blood Simple / Sang pour Sang). Ce retour aux sources est le bienvenu, et surtout, nous rassure énormément. Oui, les frères Coen ont encore de très beaux jours devant eux.L’histoire du film (tirée du roman éponyme de Cormac McCarthy)est d’une incroyable simplicité. Dans les plaines dépouillées de l’Ouest Texan, un homme (Llewelyn, Josh Brolin) tombe sur une belle somme d’argent au milieu d’un règlement de compte mafieux. L’impitoyable Chigurgh (Javier Bardem), un tueur solitaire qui descend ses victimes à coups de canon à air comprimé, se met à sa recherche et sème la mort sur son passage. Entre les deux navigue le vieux shérif Bell (Tommy Lee Jones), déconcerté par le cynisme et la cruauté de ses concitoyens.

Si Llewelyn est le moteur de l’histoire, faisant avancer celle-ci grace à sa fuite, il n’est pas pour autant le personnage le plus important et le plus fort (au sens symbolique) de ce film. La valise pleine de billets qu’il protège sert aussi à faire avancer le tueur Chigurgh. Ces deux personnages étant également pourchassés par les autorités et des mafieux souhaitant remettre la main sur le butin. No Country for Old Men est un film qui associe à merveille le principe du mouvement inhérent à tout film centré autour de personnages en fuite ou en chasse, avec de nombreuses scènes dialoguées qui ont toujours fait la marque de fabrique de ses auteurs. Ces dernières interviennent selon deux registres ici. Quand elles mettent en scène Chigurgh, elles prennent vite une tonalité absurde tant le tueur (semblant ne faire preuve d’aucun second degré en apparance) s’amuse à « torturer » ses interlocuteurs (souvent de futures victimes) avec des questions simples et dérangeantes. Le meilleur exemple émanant des deux scènes où il décide du sort des personnes avec qui il converse en lançant une pièce. La parole permet ici aux Coen de définir leur personnage en tant qu’être ambivalent et dérangeant. Il n’en va pas de même avec Bell, le shérif qui porte un regard effrayé sur la violence des meurtres qui se déroulent dans sa région. La voix posée de l’excellent Tommy Lee Jones (qui introduit aussi en off le début du film) s’associe de fort belle manière avec son visage fatigué, témoin de l’usure du temps et de la barbarie des hommes. Sans être moralisateur, il est l’un des rares personnages de No Counrty for Old Men (le beau titre lui est dédié, surtout au regard de ses sublimes dernières paroles) à avoir encore une morale, de vrais valeurs. Avec un autre shérif de son âge, il se lamente sur l’état du monde d’aujourd’hui, devenu violent et cruel en même temps que de plus en plus sophistiqué. Cela nous rappelle le couple formé par Frances McDormand et son mari dans Fargo. Elle, flic enceinte elle aussi dérangée par la brutalité de ses concitoyens, lui, artiste du dimanche qui concourt pour voir son oeuvre terminer sur un timbre à lettre. Chez les frères Coen, les gens les plus simples sont ceux qui vivent le mieux, et parfois aussi le plus longtemps (mêmes si des exceptions sont notables, surtout en ce qui concerne les femmes, cf The Barber, Barton Fink et No Counrty for Old Men entre autres). Pourtant leur cinéma est avare de jugements moraux, et ce nouveau film le souligne mieux que les autres.

Il y a comme un air de fin du monde qui traverse le film, comme c’était déjà le cas dans Fargo. Mais à la neige du Dakota du Nord, les Coen, et surtout leur remarquable chef op’ Roger Deakins, opposent le désert brûlant du Texas et ses petites villes souvent désertes. Les premiers plans, sublimes, nous montrent le désert enflammés qui sera le lieu de violences extrêmes. On nous annonce déjà que l’on va avoir terriblement chaud, et que la souffrance qui parcourera les corps des personnages ne nous sera pas épargnées. Au travers de ces mêmes images montrant le soleil se couchant, la notion de film crépusculaire prend tout son sens. L’Amérique semble perdre ses repères, et comme on l’a vu, c’est le personnage de Tommy Lee Jones qui la regarde le mieux mourir sous ses yeux, incapable d’enrayer l’infernal tourbillon de violence malgré son statut d’homme de loi. Les règles, il y a bien longtemps que les personnages des films des Coen ne les suivent plus. Dès leur coup de maître (Blood Simple), ils mettaient déjà en scène une chasse à l’homme dont le cynisme terrifiant nous empêchait de croire en la bonne foi de la nature humaine. No Country for Old Men est à ce titre peut-être le film le plus noir de ses auteurs. Il est aussi un bel exemple de la facilité avec laquelle les cinéastes peuvent se jouer des règles d’un genre, les mettant tellement à mal qu’elles finissent par remettre en cause cette question générique si importante. Il est difficile de trouver un genre sous lequel qualifier ce film. Entre western (les paradigmes du désert et du duel) et polar (les violences en milieu urbain), le film navigue dans un univers particulier baigné par la noirceur et le nihilisme de son propos, qui ne rappellent au fond que les meilleurs films des Coen : Blood Simple, Miller’s Crossing, Barton Fink, Fargo et dans une moindre mesure The Big Lebowski (pour le coté nihiliste de son personnage culte). No Country for Old Men affirme le style de ses cinéastes comme étant transgénérique, dépassant les codes et les barrières du film de gangster ou de cow-boys. Aujourd’hui, le cinéma des frères Coen renaît après deux films légers, signe que le noir est définitivement la couleur qui leur va le mieux.

Cette noirceur est en partie due au personnage de Chigurgh, tueur en série qui opère sans compassion et avec un sang froid désarmant. Par la force ou au mental, il arrive à piétiner ceux qui se mettent en travers de sa route, mais il ne reste pas pour autant intouchable, là où d’autres personnages mythiques du cinéma américain l’étaient. On pense entre autre au cow-boy joué par Clint Eastwood dans son film Impitoyable. Ce dernier traversait le film en se heurtant à ses adversaires, mais ne prennaient jamais de coups. Tel un fantôme, il parcourait le temps et l’espace, sémant la mort sur son passage. Dans No Country for Old Men, on peut établir le même jugement sur Chigurgh, personnage énigmatique qui surgit de nul part pour finalement quitter le film par la petite porte, quittant la scène d’un accident de voiture dans lequel il se sera blessé au bras, signe ostentatoire de sa nature humaine. Auparavant déjà, Llewelyn l’avait blessé par balle au terme d’une des séquences les plus mémorables du film, celle de l’hôtel où Chigurgh avance petit à petit dans le couloir vers la chambre où se trouvent le fugitif et l’argent. La violence avec laquelle le tueur élimine ses victimes fait froid dans le dos (la tuerie dans la chambre du motel ne peut pas laisser indifférent), et le fait que les meurtres soient perpétrés par une arme peu conventionnelle intensifie son traitement, et fait entrer encore un peu plus Chigurgh dans une dimension symbolique forte. Rarement un personnage n’aura représenter mieux que lui le Mal au cinéma. L’interprétation glaçante de Javier Bardem y est aussi pour beaucoup. Si Eastwood avait fait de son anti-héros un homme hors du temps, un véritable fantôme qui empêchait que l’on s’attarde sur lui afin d’y trouver un jugement sur le monde, les frères Coen eux se servent de leur tueur pour mettre en avant les dérives de la société contemporaine, tournée vers l’argent et le bonheur qu’il peut entraîner. En faisant manier à Chigurgh l’ironie, la violence et le cynisme, ils nous indiquent comment eux-mêmes voient le monde dans lequel ils vivent. Mais si Fargo se terminait sur une note optimiste (le gentil couple cité plus haut attendant sagement l’arrivée du bébé alors que les malfrats sont morts ou en prison), No Country for Old Men s’achève par un songe noir, celui du shérif Bell qui raconte à sa femme comment il a vu dans son sommeil son père l’abandonner dans le désert, fuyant vers l’enfer... S’il était un temps où les honnêtes gens pouvaient encore sortir indemmes des horribles affaires qu’ils traversaient, celui-ci est révolu. La cruauté du monde s’invite désormais dans les rêves.
Pouvait on imaginer pareil retour de la part des frères Coen après deux films terriblement décevants ? La question ne se pose finalement pas tant ce No Country for Old Men dépasse de loin toutes nos espérances. Que cette renaissance passe par un retour à des thématiques déjà présentes dans leurs meilleurs films n’est pas annodin. A chaque fois qu’ils s’engagent sur le terrain de l’immoral et du cynisme, les Coen ont toujours décroché le gros lot. Ni plus, ni moins, ils signent avec No Country for Old Men l’un de leur plus beau chef d’oeuvre.