La décennie qui vient de s’écouler a finalement produit peu de chefs d’œuvres, du moins si l’on prend exclusivement en compte ce qui relève de l’invention et non de l’innovation. Il reste cependant aisé de chercher une cause sociétale et contemporaine, comme une nostalgie de temps plus anciens où certains éléments étaient en effet favorables à une véritable création, souvent issue d’une émulation et d’un dialogue.Il est vrai que depuis la fin des années 90 la qualité des films a tendance à baisser du moins dans leur quantité. Il reste cependant quelques très grandes exceptions comme par exemple la proposition de déstructuration absolue de David Lynch avec Mullholland Drive ou le ballet des corps sublimement mis en scène par Gus van Sant dans Elephant. D’autres exemples seraient à citer mais il est juste de compter sur ses mains les très grands films des dix dernières années.
Il faudrait tout de même aller chercher plus loin et trouver le véritable terrain d’invention des années 2000 : il s’agit des films de télévision. En dehors du raz de marée offert par les séries sous leurs différentes formes (sitcoms de vingt minutes, séries de quarante ou feuilletons d’une heure) qui a transformé le mode de diffusion des images mais également le flux d’informations, il y a des spécimens uniques d’invention qui sont pertinemment remarquables.
Deux chaînes câblées ont créé une insurrection non négligeable, alliant une écriture formellement incontestable à une mise en scène enthousiasmante reposant sur des acteurs désinhibés (et qui auraient sûrement été cantonnés aux seconds ou troisièmes rôles au cinéma) et une multiplication des talents à chacun des postes clés : HBO et Showtime. Citons quelques exemples de « minisérie » (la dénomination américaine pour un feuilleton d’une durée moyenne de 7 à 10 heures par saison) : Oz, The Sopranos, The Wire, Generation Kill, The Tudors, John Adams, Rome…

Prenons maintenant l’exemple de la série créée par David Simon, The Wire (Sur écoute en français). Le consensus critique autour de la série (2002-2008) est justifié, non seulement vis-à-vis des scénaristes (George Pelecanos, Edward Burns, David Simon…) mais aussi des acteurs qui transcendent tout schéma télévisuel. En cinq saisons (environ 50 épisodes d’une heure, soit cinquante heures de film…), la série a rendu justice de manière plus aboutie que n’importe quel film de cinéma à une ville, en l’occurrence celle de Baltimore.
Cette expérience, qui aurait pu se révéler un pensum ou à l’inverse un pur produit contemporain ne racontant rien d’autre que ce qui se passe, est incomparable tant ses ramifications sont insoupçonnables, inouïes et magistrales.
A mesure que les épisodes défilent, de la première saison où les scénaristes se concentrent sur la genèse d’un baron de la drogue à la dernière qui se concentre majoritairement sur les journalistes du Baltimore Sun, en passant par les dockers du port (saison 2) et la division Major Crime (saison 4), la ville de Baltimore devient intelligible et se dévoile comme un pur sujet d’émotions mais également d’intellect. L’affect est incontestable tant les co-scénaristes de David Simon et d’Ed Burns ont donné vie à des personnages possédant chacun la palette de nuances quasi infinie de l’originalité humaine.
Pour se rendre compte de la difficulté de la tâche, il est tout simplement vertigineux de contempler depuis l’épisode 10 de la cinquième saison tout le chemin parcouru, étourdissant donc.
Définitivement réaliste, The Wire - peut-être Le produit télévisuel impur de la décennie - abonde pourtant en figures de style cinématographique. Chaque épisode s’ouvre sur quelques minutes d’introduction souvent percutantes voir épinglantes, comme une publicité imparable qui scotche déjà devant l’écran, puis un générique dont le style change à chaque saison (mais pas les paroles, ni la construction) et enfin une citation d’un des personnages qui offre déjà une piste avant le début à proprement parlé de l’épisode. Les épisodes eux-mêmes sont construits suivant un rituel qui est bien plus enthousiasmant que plombant, les salauds se disputant le pouvoir tandis que les utopistes œuvrent dans l’ombre.
Et les autres dans tout ça ? Après réflexion, c’est l’achèvement majeur de The Wire au cinquantième épisode : avoir chroniqué, insulté et aimé jusqu’à l’épuisement du désir une ville qui, comme Détroit et d’autres, est condamnée par la lente déchéance du Rêve Américain et de son modèle économique. C’est surtout là que réside le tour de force : avoir fait aimer au spectateur, universellement, une ville via des personnages qui sont devenues des personnes (un long procédé dû autant à la finesse de l’écriture qu’à l’investissement incroyables des acteurs). Omar (le plus touchant et le plus inattendu de tous à mon goût), Bunk, McNulty, Greggs, Daniels, Bubbs et bien d’autres vivent alors éternellement dans l’imaginaire de tous ceux qui auront tenu devant l’écroulement disséqué et expérimenté par procuration d’un rêve qui n’en était finalement pas un.

Là où The Wire explorait la vie en plein air, Oz, créée par Tom Fontana et produite par Barry Levinson, se concentre presque exclusivement (en presque soixante heures cette fois !!) sur la vie carcérale et sur la transposition d’une société déjà dysfonctionnelle à l’extérieur comme à l’intérieur des barreaux. La série de Tom Fontana est aussi étourdissante que The Wire mais plus abstraite en étant plus métaphorique. Paradoxalement la violence dans Oz (anagramme d’Oswald) est presque insoutenable dans son obscénité mais surtout dans ce qu’elle dit sur la valeur d’une vie humaine. Les innombrables personnages vivent et meurent au gré des saisons et des tractations passées dans l’ombre, d’un clan à l’autre ou d’un côté des barreaux à l’autre.
Les scénaristes s’amusent d’ailleurs à semer au gré des épisodes, par la bouche du détenu le plus inoffensif de la prison d’Oswald, des vérités éternelles qui mettent souvent en lumière les évènements de l’épisode, comme si un observateur extérieur (un Autre spectateur ?) misanthrope et dépourvu d’émotions analysait froidement les schémas répétés d’une humanité pathétique et pas avare en répétitions.

L’expérience la plus exaltante vécue sur le petit écran (et conçue pour celui-ci) est Generation Kill, transcendante exploration d’un régiment de marines de reconnaissance sur le front Irakien en 2003. La minisérie dure 7 heures, 7 épisodes si méthodiquement écrits qu’ils en deviennent hypnotisant. Introduisant plus de quinze personnages principaux dans la première heure, exigeante mais indiscutablement généreuse, la série monte en puissance exponentiellement jusqu’au dernier épisode libérateur et véritablement bouleversant. Elle est écrite par David Simon et Ed Burns (les créateurs de The Wire). Ce qui la rend tellement impressionnante c’est que quatre ans après les faits, dans le même espace-temps, les scénaristes livrent une thèse pratique de l’échec catastrophique qu’a été le conflit. La musique n’existe même pas dans cette guerre, sauf celle chantée a capella par des marines traumatisés d’être catapultés en première ligne en dépit de tout bon sens (toujours la chaîne de commandement décriée déjà dans The Wire), sauf sur la vidéo amateur qui résume et montre tout à l’envers en toute fin de la série.
La lucidité d’un certain petit écran américain et l’intelligence dont il fait preuve demande alors des comparaisons poussées. Quid de la France ? Les récentes tentatives Braquo et Pigalle, la nuit sont autant de coup dans l’eau tant elles ne dépassent pas leur propre sujet, l’atteignant déjà non sans mal. Il reste tout de même de l’espoir, peut-être du côté de Canal + qui ose ouvrir des portes non sans pudibonderie certaine. La seule expérience française remarquable date de 2005, il s’agit d’un téléfilm diffusé sur la même chaine : Nuit noire, 17 octobre 1961 de Alain Tasma (qui a d’ailleurs remporté un Emmy Award aux Etats-Unis).
Le puritanisme américain ne doit pas non plus tromper son monde, plus grande est la censure, plus inventive est la réponse. Les chaînes à péage américaines l’ont souvent compris et permettent aux créateurs de série (l’écriture en groupe de cinq ou dix scénaristes est monnaie courante) des marges de manœuvre assez inédites. Il ne faut pas oublier une autre chose : le film de cinéma le plus inventif de la décennie a d’abord été conçu pour la télévision. Mullholland Drive était supposé être le pilote d’une série conçue par David Lynch dans la lignée de Twin Peaks. C’est seulement après avoir été rejeté par les exécutifs de NBC que Lynch a décidé d’en faire le film déconstruit et révolutionnaire qu’est son produit (in)fini. Quant à Elephant, il est produit par HBO Films et tourné en 4:3 en format natif, ce qui en fait formellement un produit télévisuel.
Tempérons tout de même nos ardeurs, la grande majorité des séries de fiction produites sur les chaînes américaines sont des œuvres éphémères et oubliables. D’autres ne s’en tiennent pas à leurs exigences (ainsi The Tudors sur Showtime qui a donné deux saisons grandioses avant de sombrer dans la grandiloquence lors de la troisième) ou sont arrêtées en cours de route (Rome sur HBO, excellente série mais qui a failli ruiner la chaîne, au bas mot on parle de 200 millions de dollars pour deux saisons). Les paysages sont également plus larges que les seuls Etats-Unis (Skins et Misfits sur E4 ! en Angleterre par exemple) mais souvent annihilés par la pluie de propositions qui en provient.
Le futur proche ? Boardwalk Empire (réalisée par Martin Scorsese) et The Pacific (produite par Steven Spielberg) sont prévues pour le premier semestre 2010, toujours sur HBO.
Et après ? Si le cycle ne se brise pas (que ce soit la crise économique, le revirement des studios qui affrontent désormais le capitalisme en conglomérats, ou le simple épuisement des idées), on pourrait se projeter dans la théorie du rhizome, et attendre pour cette décennie un nouvel âge d’or où, toujours dans la masse, émergeront des joyaux.
TOP de la décennie (séries, feuilletons, sitcoms) :
1. The Wire (HBO, David Simon)
2. Oz (HBO, Tom Fontana)
3. Generation Kill (HBO, David Simon et Edward Burns)
4. John Adams (HBO, Kirk Ellis & David McCullough )
5. The Sopranos (HBO, David Chase) / Mad Men (AMC, Matthew Weiner)
6. Rome (HBO, Bruno Heller & John Millius)
7. Friday Night Lights (NBC, Peter Berg)
8. The Tudors (Showtime, Michael Hirst)
9. Skins (E4, Jamie Brittain & Bryan Elsley)
10. The Office (NBC, Ricky Gervais, Greg Daniels & Stephen Merchant)