Jackie Brown : Le temps de la négociation
Par David Honnorat, le 5 août 2008 - été - 17:38
Trois ans après Pulp Fiction, Tarantino prend à contre-pied le phénomène auquel il a été rapidement associé. Avec moins de violence et une construction plus classique, il fait de Jackie Brown, adaptation d’un roman d’Elmore Leonard, un film de personnages sur fond d’hommage à la « Blaxploitation ».

Au cœur du film, une réflexion sur le temps et la vieillesse, réflexion que l’on retrouve jusque dans le casting de Pam Grier pour Jackie Brown et Robert Forster pour Max Cherry. « Ce film imparfait, mais d’une incomparable beauté, a été éreinté par les gens qui s’attendaient à ce que Tarantino creuse un peu plus le sillon de Pulp Fiction. Comme s’il avait pu faire par inadvertance un film de 2h30, presque entièrement composé de conversations entre des gens d’âge mûr et fatigués ! ». [1]

JPG - 35.2 ko

Le film s’ouvre sur la chanson Across 110th Street — bande originale du film de Blaxploitation du même nom —, on voit Pam Grier, cadrée de profil, elle porte une veste bleue et un chemisier blanc qui ne laissent aucun doute, elle est hôtesse, la scène se situe dans un aéroport. Immobile à droite de l’écran, elle se laisse porter par le tapis roulant tandis que le générique défile à gauche. Le sourire aux lèvres, elle passe sans encombre à côté des contrôles de sécurité. Elle poursuit sa marche sereinement puis, imperceptiblement, accélère le pas. De plus en plus crispée elle se pince les lèvres, accélère encore et finit par courir. Qu’est-ce qui a motivé ce soudain emballement ? Rien. Frappés par les incessantes ruptures entre l’action promise et l’action ayant effectivement lieu, Emmanuel Burdeau et Thierry Lounas ont parlé de « film déceptif » : « moins par rapport au précédent qu’à l’intérieur de lui-même, ce qui arrive étant systématiquement moindre que ce qui est annoncé, prenant, au lieu de l’apparence escomptée de l’événement, les traits effacés de l’imperceptible. ». [2]

Le générique passé, nous découvrons trois personnages entrain de discuter en regardant une vidéo dans laquelle des jeunes femmes en maillot vantent les mérites d’armes en tout genre. Ordell (Samuel L. Jackson), vendeur d’armes étale sa science à Louis (Robert De Niro) tandis que Melanie (Bridget Fonda), surfeuse défoncée et désoeuvrée suit la scène avec indifférence. A deux reprises le téléphone sonne. Ordell souhaitant faire valoir son autorité doit à chaque fois négocier pour que Melanie se lève et aille décrocher. On note ici les premiers signes d’un mouvement fondamental de Jackie Brown. Toujours, et l’on rejoint ici l’idée de « film déceptif », l’action la plus insignifiante est désamorcée par une longue négociation.

Le deuxième appel provenait d’un certain Beaumont. Employé d’Ordell, il a été arrêté. Ordell va donc à la rencontre de Max Cherry, prêteur de caution, pour le faire libérer. Bien entendu il faut négocier.

Ce qui suit est certainement la plus belle représentation du mouvement d’action/négociation répété au cours du film. Ordell se rend la nuit chez Beaumont. Première négociation, il lui demande de le suivre pour l’aider dans une situation difficile. Arrivés à la voiture, les deux hommes négocient de nouveau. Ordell insiste pour que Beaumont monte dans le coffre pour surprendre d’improbables acheteurs. Il réussit finalement à le convaincre en lui promettant de l’inviter au restaurant juste après. Ordell prend le volant, enfile des gants, pousse une cassette dans l’autoradio et démarre. La caméra saisit le départ de la voiture, puis, d’un plan de grue suit son trajet, elle tourne tout de suite jusqu’à s’arrêter dans un terrain vague juste derrière. Ordell sort, ouvre le coffre tire et tue Beaumont. Promesse non tenue — toujours cette idée de « film déceptif » — pas de restaurant.

On retrouve ensuite l’hôtesse Jackie Brown, arrêtée par la police avec, sur elle, une enveloppe contenant 50 000 $. Employée par Ordell pour faire passer de l’argent depuis le Mexique, elle a été dénoncée par Beaumont. Parce qu’elle sait qu’elle est surveillée par Ordell, Jackie décide de ne pas négocier avec la police. La parole étant le vecteur de la négociation, elle se tait. Du coup, Ordell lui, négocie, mais avec Max, pour transférer l’argent de la caution de Beaumont et faire libérer Jackie. Max va la chercher en prison et l’invite à prendre un verre avant de la ramener chez elle. Jackie, après s’être informée auprès de Max, comprend qu’il faudra jouer serré pour ne pas connaître le même sort que Beaumont. En effet, Ordell débarque chez elle en pleine nuit et c’est grâce à l’arme qu’elle a emprunté — à son insu — à Max qu’elle parvient à le raisonner.

Alors que le film s’engage dans un mécanisme « d’arnaque » assez complexe à la première vision, les personnages s’étoffent. Tarantino a déclaré considérer Jackie Brown comme son Rio Bravo. Un film centré sur des personnages avec lesquels on apprend à passer du temps. Des personnages dont on découvre un peu plus la complexité à chaque nouvelle vision, une fois, en tous cas, la nécessité de se concentrer sur l’intrigue évacuée. Le plan de Jackie est de négocier avec la police pour coincer Ordell, et de négocier avec Ordell pour faire d’un coup le transfert des 500 000 $ d’économies qu’il garde au Mexique. Mettant au point toute une mise en scène à l’intérieur du centre commercial, elle va réussir, grâce à l’aide de Max, à subtiliser l’argent à l’insu de tout le monde.

En dehors de la grande séquence de l’échange de l’argent dans le centre commercial, Tarantino adopte une construction assez classique et linéaire. Il n’emploie que quelques tout petits flash-back et flash-forward quand Max explique pourquoi il pense arrêter son métier ou de temps en temps pour apporter des précisions sur l’action.

Dans la zone des restaurants du centre commercial, Jackie fait une dernière mise au point avec Ordell. Le marché est conclu et il s’en va. On voit alors Max sortir d’une salle de cinéma. Il marche tranquillement, les mains dans les poches, vers les restaurants et fait mine de chercher quelque chose. Quand Jackie, qui l’aperçoit, l’appelle, il met un peu de temps à se retourner, puis avec un grand sourire, il fait semblant d’être surpris. Pourquoi semblant ? Parce que, et même si un plan de coupe sur Ordell, qui les observe, nous empêche d’entendre sa réponse quand Jackie lui demande ce qu’il est allé voir au cinéma, la musique entendue à sa sortie de la salle ne laisse aucun doute, il a vu Jackie Brown !

JPG - 25.9 ko

On assiste alors à l’échange, déjà décrit par la parole dans les détails, avec dans un premier temps un coup d’essai — signalé par le carton titre « Money exchange, Trial run » — pour que la police, comme Ordell, s’assure que tout peut fonctionner comme prévu. A l’arrivée de Jackie à l’aéroport, le policier Ray Nicolette enregistre sur un dictaphone tous les détails. Une nouvelle scène de négociation, très drôle, porte cette fois sur la couleur du sac dans lequel vont être échangés les billets. Mise en scène simple et claire du propos du film, la négociation fait perdre du temps. Le temps, les personnages vieillissant de Jackie Brown n’en ont pas à revendre et ils devront, pour s’en sortir décider à un moment ou à un autre de prendre les devants et de passer outre la négociation. Le coup d’essai a lieu et Jackie peut mettre en place la suite de son plan. Elle fait croire à Ordell qu’il vaut mieux réaliser l’échange dans les cabines d’essayage du rayon mode, et à la police que Ordell a décidé de changer le montant du transfert en le rabaissant à 50 000 $.

Le titre « Money exchange, For real this time » annonce le début d’une partie du film plus proche de ce que Tarantino avait montré dans Pulp Fiction, c’est-à-dire archi-rythmée et dont on ne peut comprendre tous les détails qu’à la fin. Début du film dans le film, au moment où Jackie rentre dans le centre commercial, Tarantino la cadre de la même manière que pour le générique. Oubliées un instant, les considérations sur le temps et ses effets sont ici mises de côté un moment. Mais un champ contrechamp montrant Jackie perturbée par son reflet dans le miroir nous rappelle le sujet essentiel du film. Le transfert est montré trois fois, depuis les trois points de vue de Jackie, Louis et Max. La séquence de Louis nous montre une situation dans laquelle la négociation n’est plus possible. A partir du moment où le vecteur parole n’aboutit à rien, quand il est vidé de son contenu, plus rien n’est négociable, le dialogue devient insupportable. Ainsi, c’est parce qu’elle a dit un mot de trop que Louis tue Mélanie sur le parking.

Grâce à une nouvelle ruse, Jackie réussit à faire en sorte qu’Ordell soit abattu par la police. Tout finit donc bien pour elle, et, avant de partir en Espagne, elle passe dire au revoir à Max. Face à face ils s’embrassent, mais leur baiser est interrompu par la sonnerie du téléphone. Il finit par décrocher et la regarde s’en aller, en continuant de parler. Tandis que Jackie monte dans sa voiture, il demande à son interlocuteur de rappeler dans une demi-heure. Jackie Brown fait état du temps qui passe. On peut le faire défiler indéfiniment et de tous les points de vue, il fuit. On peut demander un délais, mais à quoi bon ? Max pourrait lui courir après, mais il sait qu’il est trop tard. Il a laissé passé sa chance, alors il se retire dans son bureau. Sa chance, Jackie elle l’a saisit. Car revenons à la question posée au début de l’analyse. Qu’est-ce qui justifie la course du générique ? Rien ? Non, le temps. Jackie court pour être à l’heure, comme il lui a fallu prendre un risque pour arriver à ses fins quand il était encore temps. Jackie Brown, « Film déceptif » ? Sans doute. Comme l’est la vie si l’on se contente de la négocier.

[1] Kent Jones, Eloge de l’acteur vieillissant, Cahiers du cinéma N° 523, p.30 [2] Emmanuel Burdeau et Thierry Lounas, Trois figures de la réalisation, Cahiers du cinéma N° 525, p. 53

 






A l’occasion de la sortie du chef d’œuvre de Steve McQueen, Hunger, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Les Évadés de Frank Darabont
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.



Réagissez aux articles, suivez l’actualité et débattez avec les rédacteurs de Fin de Séance en rejoignant le groupe Facebook de Fin de Séance.

Add to Technorati Favorites

S’abonner à Fin de Séance