Comment aborder Quantum of Solace, le dernier épisode de la saga James Bond, quand on a pas vu le précédent opus, Casino Royal (surtout qu’il y est souvent fait allusion dans le métrage) ? Une solution serait de ne s’en tenir qu’au film, efficace dans l’action, et légèrement émancipé des codes habituels de la franchise (moins d’humour et d’érotisme). Il y a bien un renouvellement de celle-ci, mis en avant par un Daniel Craig terriblement crédible dans le rôle titre. Mais au delà du simple fait de célébrer les qualités d’honnête divertissement de Quantum of Solace, on préfèrera se concentrer sur une séquence (et une seule), dont la dimension réflexive saute aux yeux comme un manifeste théorique, et dont les conclusions à tirer seraient d’avaliser l’avenir spectaculaire de la franchise. Où comment substituer la critique par l’analyse filmique.Cette séquence, c’est celle de l’opéra, en Autriche. Elle intervient au premier tiers du film, une fois les enjeux du scénario bien exposés (Bond a dans le collimateur Mr. Greene, un industriel forcément véreux qui sympathise avec les tyrans d’Amérique du Sud pour mieux assécher et contrôler la région). Lancé à la poursuite de son ennemi, l’agent 007 s’introduit dans l’immense opéra en plein-air où l’on s’apprête à jouer la Tosca. Dans le public, Greene a réuni les plus grands criminels politiques de la planète, pour marchander avec eux à travers un système d’oreillettes. Bond a dérobé l’une d’entre elles sur un invité, et écoute attentivement, positionné dans l’impressionnant décors derrière la scène, les conversations allant bon train au son des chants lyriques. Il est à noter que la Tosca interprétée ici fait appel à de nombreux éléments modernes, les personnages ayant pour armes des revolvers (on est bien dans l’hypothèse d’une réécriture d’un mythe).

Du haut de son perchoir, Bond scrute l’assistance en même temps qu’il se renseigne sur le complot qu’il devra plus tard stopper en Bolivie. En prenant la parole, il revendique sa position de trouble-fête, et fait fuir ceux qui étaient venus incognito se mêler à la masse pour discuter affaire. Lorsqu’ils se relèvent un à un pour quitter l’assistance, Bond en profite, tel un cinéaste-dans-le-film, pour les prendre en photos, et ainsi mettre des visages sur des hommes à abattre. Les chants de l’opéra offre une bande son magnifique à cette scène clé et décisive, qui révèle pourtant bien plus qu’un simple rebondissement.
Le génie de la scène réside ailleurs, et plus précisément dans la position géographique de Bond dans le décor. Bien qu’invisible du public suivant l’opéra, l’espion est placé au cœur du spectacle. La belle idée de Marc Forster est d’indiquer clairement que Bond fait partie du divertissement. Mieux, le personnage est divertissement ! Surtout, disposé au dessus de ceux qu’il regarde, 007 affiche sa supériorité face à des adversaires qui en fuyant, refusent le spectacle, et donc les honneurs du film. Leurs motivations sont politiques et économiques. Ils préfèrent rester dans l’ombre et en dehors des feux de la rampe. Notons au passage les allusions timides du scénario à la situation géo-politique actuelle (enlisement de l’Amérique au moyen-orient, dictatures sud-américaines), qui n’est rien d’autre ici qu’un arrière-plan aux courses poursuites et fusillades qui sont dorénavant le paradigme principal de la franchise James Bond.

Si les alliés de Greene s’en vont, de peur d’être démasqués, Greene (dont l’altérité avec Bond est soulignée dans cette scène par sa présence dans une loge, au dessus également du reste des gradins où se trouvent ceux qu’il manipule) lui, ne refuse pas la confrontation (même s’il la laisse à ses hommes de main). James Bond réintègre la fiction et son combat en quittant le décor de l’opéra pour réintégrer l’espace-public, celui-là même que pourrit Greene. Le spectacle incarné par le personnage bondien, contamine alors la réalité. On en conclura qu’il n’est pas tant question pour Forster de tirer une oeuvre à la fois spectaculaire et politique (surtout que la maigreur du scénario est sans doute le principal défaut du film), mais plutôt pour le cinéaste d’indiquer qu’aujourd’hui, James Bond rime avec grand spectacle. La comparaison directe effectuée avec l’opéra sert ainsi à ériger Quantum of Solace en grand divertissement, surtout lorsque la séquence se poursuit et se termine en montage parallèle, avec d’un côté la poursuite entre Bond et les sbires de Greene, et de l’autre, le dénouement tragique de la Tosca.
En une séquence admirablement bien filmée, Marc Forster insère un zeste de théorie et de réflexivité à un film qui autrement, ne s’en tient qu’à un enchaînement de courses et d’accrochages dans les règles de l’art. La séquence de l’opéra intervient comme la validation par le film du renouveau assuré et assumé de la franchise, qui désormais laisse de côté le kitch traditionnel d’un espion charmeur et droit dans ses bottes. La noirceur et la mélancolie s’affichent avec une limpidité aussi radicale que les minutes de l’opéra suffisent à faire de ce Quantum of Solace, un objet intriguant le temps d’une remarquable séquence.