Après la controverse suscitée par Ken Park, et l’interdiction du film aux moins de 18 ans, Larry Clark nous revient avec une œuvre moins polémique mais toute aussi importante dans sa politique de dénonciation de l’isolement d’une certaine jeunesse américaine dans une société à plusieurs vitesses.La séquence pré-générique de Wassup Rockers est perturbante. Divisé en deux, l’écran nous montre le jeune Jonathan sous deux angles différents. L’adolescent, l’un des héros du film, nous parle de lui et de ses copains. Ceux-là même que l’on découvrira tout au long du film, et qui forment la bande de latinos skaters perdus dans la culture noire/hip-hop du ghetto de South Central à Los Angeles. Larry Clark a filmé cette séquence lors de sa rencontre avec le jeune homme, avant même d’envisager faire un film sur lui et sa bande.

Au plus près des êtres qu’il filme, l’ancien photographe a vécu et partagé la vie de ces adolescents marginalisés avant de commencer à tourner avec eux. Wassup Rockers raconte dans un premier temps les conditions de vie de cette bande à part dans un environnement hostile et pauvre, puis dans un second, les aventures de ces ados dans la jungle superficielle de Beverly Hills. Comme François Truffaut, Larry Clark a fait de l’enfance un de ses thèmes de prédilection. Et avec lui, les questions du passage à l’âge adulte et de l’émancipation à l’égard des figures parentales et autoritaires se sont posées. Quelques scènes de Wassup Rockers rappellent par ailleurs Les 400 coups de Truffaut. La séquence pré-générique peut renvoyer à l’interrogatoire que subit Antoine Doinel à la fin du film dans le centre dans lequel il est enfermé, et celle où les ados s’amusent dans le parc avec le tourniquet, peut faire référence avec le passage du film de Truffaut où Doinel rentre dans la centrifugeuse.
Au delà de ces quelques indices qui font se rapprocher deux œuvres au thème central identique, il faut rappeler que la filmographie de Larry Clark est traversée par ces figures d’adolescents marginalisés (Kids, Bully, Teenage Caveman, Ken Park). Si chez Truffaut les enfants avaient toujours des repères (parents, instituteurs, grands frères), chez Larry Clark et dans Wassup Rockers plus particulièrement, les ados sont seuls, livrés à eux-mêmes. L’époque n’est plus la même, et toute l’œuvre du cinéaste américain consiste à mettre en avant les manquements d’une société qui abandonne ses enfants, les laissant mourir à petit feu. C’est ce que raconte la première partie de ce film. Dans son style « documentaire » qui avait fait la force de Kids et de Ken Park, Larry Clark suit pas à pas une journée type de la bande d’enfants à la fois insouciants (la naïveté enfantine) et conscients de la dure réalité.

La suite de Wassup Rockers marque toutefois un double tournant. Le premier concerne le film lui même, qui dès lors qu’il pose son cadre dans les quartiers riches de Beverly Hills, enclenche la fiction satyrique d’un environnement superficiel et déconnecté de la réalité. L’autre tournant touche plus à la filmographie de Larry Clark, qui s’aventure d’un coup dans la narration d’une fiction multi-genres, entre comédie et suspense. Déjà l’anecdotique Teenage Caveman empruntait cette voie (le film était un remake d’un film d’horreur où des ados du futur étaient enfermés dans une grande maison gérée par des personnages très louches).
Pour autant, cette deuxième partie ne contredit pas la première, puisque le discours reste le même. La satire permet ici à Larry Clark de témoigner de l’écart qui règne entre deux catégories de population d’un même pays, d’une même ville. La superficialité de la bourgeoisie composée d’acteurs sur le déclin, de jet-seters et de jeunes filles craquant pour les exotiques latinos, retranscrit à merveille le malaise d’une société qui ignore les plus pauvres. Dans son souci de rester fidèle au recours à la noirceur, Larry Clark éparpille tout au long de son film des scènes où la mort est présente. Si la deuxième partie de Wassup Rockers quitte le mode réaliste de la première, elle reste toujours concernée par le présent et le devenir sans avenir de ses adolescents qui rappelons-le, jouent ici leur propre rôle.
L’équilibre entre le documentaire et la fiction ne cherche pas à être trouvé ici, contrairement à Bully qui en faisait sa principale source de réussite. Wassup Rockers plante d’abord le décor et nous présente Jonathan et sa bande dans son quotidien (la musique, le skate, l’amour), avant de se lancer dans une critique de la société au travers d’une histoire pleine d’humour et de mordant. Certes Larry Clark s’aventure ici sur un terrain qu’il connaît peu, mais son amour d’une jeunesse en marge, et son travail sociologique est toujours présent. Toute sa carrière (photo et cinéma) trouve sa raison d’être dans cette étude ethnologique, un travail précieux et précis qui suffit à fonder une belle œuvre.