Self service / "Klass" de Ilmar Raag
Par Morgane Pichot, le 14 octobre 2008 2008 - automne - 11:01
Parmi la sélection disparate du festival hors-écran qui vient de prendre fin à Lyon, on trouve quelques raretés, dont Klass, long-métrage estonien de Ilmar Raag. Présenté comme un film coup de poing, et une expérience cinématographique, les similitudes avec Gus Van Sant ou Larry Clark, voire avec Laurent Cantet actualité oblige, ne sont pas uniquement d’ordre thématique.

Kids, Bully, Ken Park, Elephant, Paranoid Park et Afterschool etc. La figure de l’adolescence, et parfois de son environnement scolaire devenu lieu de malaise quotidien et de terrorisme à l’occasion, nourrissent le cinéma indépendant depuis quelques années. Sur fond de nihilisme existentiel, les histoires se ressemblent. Tous les protagonistes voudraient donner un sens à ce qu’ils sont et à ce qui les entourent, une place à leur corps, et quand ils n’y parviennent pas, ils deviennent suicidaires ou meurtriers. La souffrance psychique devient douleur et/ou négligence physique, automutilation ou acharnement sur autrui.

JPG - 65.4 ko

Klass revient sur des faits réels : Joosep est la tête de turque de sa classe, il subit en silence les humiliations, jusqu’au jour où Kaspar prend conscience de la stupidité de la situation, et prend pitié. En se démarquant ainsi du chef de meute, Anders, il attise sa haine, son désir de reconnaissance et de respect. La spirale de la violence prend chaque jour plus d’ampleur (le film est divisé en sept chapitres, chacun correspondant à une journée). Les martyrs s’allient face à une répression (« alors le cafteur ne s’excuse pas aujourd’hui ») de plus en plus forte et incontrôlable. Jusqu’à l’inexcusable, l’humiliation suprême : le sixième jour Kaspar est forcé sous la menace d’un couteau de faire une fellation à Joosep. Tout ça sous l’objectif d’un téléphone portable, car ici comme dans Afterschool, les nouvelles technologies se nourrissent et alimentent elles mêmes les images les plus morbides et malsaines. (Plus tôt le mail et le blog avaient déjà été utilisé). En hors champ, la colère devient rage, et ce qui n’était jusque là qu’une pensée échappatoire devient prémonitoire, à ceux qui sont face à plus nombreux ou plus forts, ils restent une solution définitive. Quand la réflexion sur les moyens d’échapper aux coups n’a pas porté ses fruits, ils passent à l’action, autrement dit à la tuerie. Moment jouissif de vengeance primaire (le self, autrement dit la cantine, ayant encore la place centrale) où tous, ou presque, y passent, du « cerveau » de la bande à ces exécutants les plus soumis, en passant par les témoins silencieux ou curieux. Joosep finit aussi par se tuer, reste Kaspaar et Thea, sa copine, à la fois victimes et créateurs du carnage (c’est une réflexion de Thea qui avait motivé au départ la prise de conscience de Kaspar puis leur couple a subi la jalousie et la colère du leader vexé, elle préférant toujours suivre le groupe).

Loin du terrorisme aveugle à la Elephant, les raisons sont ici clairement énoncées, et les victimes sont les bourreaux. Le point de vue est plus violent, dans le scénario et la mise en scène. Klass est un film de montage, en contrepoint des plans-sequences vansantiens, Ilmar Raag découpe son film, fait de chaque plan une violence visuelle. Esthétisme personnel, trop expressionniste et explicite, il en vient parfois à manquer de subtilité. Pire, il va à l’encontre de la réception du spectateur, la force des coups semblant amorti par des ralentis ou un montage trop accéléré. Peut-être a t-il voulu rendre compte de la douleur psychique par le visuel en bloquant la visibilité des coups physiques, le résultat n’est pas entièrement satisfaisant.

De petites erreurs, comme ce pistolet montré en gros plan bien trop tôt dans le récit, rendant la fin trop prévisible. Le discours sur « le phénomène de bande », l’attractivité et la sécurité du groupe est aussi surligné à l’excès. La marque française célèbre dont le logo est un animal de basse-cour s’inscrit sur chaque vêtement, jusqu’à ce qu’il soit découpé sur ceux de Joosep et Kaspar, ulitmes symboles de leur indépendance vis à vis des autres, soumis à la pensée commune, et surtout vis à vis d’Anders, le coq de la basse cour (Thea étant la poule à ramener au poulailler). Contre les intolérances de tout genre qui surgissent au sein de la classe et du lycée, homophobie en premier, les deux nouveaux amis tentent d’entrer dans l’âge adulte (ce discours sur la société de consommation qui pourrit la jeunesse s’appliquerait plus au collège, le lycée étant justement habituellement le lieu marquant une volonté de démarcation via les looks gothiques, roots…).

L’erreur la plus dommageable relève du scénario, les protagonistes sont trop manichéens. D’un coté, Joosep et Kaspar sont intelligents, ouverts…De l’autre, Andres, sa bande et leurs admiratrices sont idiots, sadiques…Seule Thea (qui n’est pas sans rappeler Jenifer, l’amie d’Alex dans Paranoid Park) semble un peu ambiguë mais cette attitude est trop peu maîtrisée, le personnage est finalement juste bancal et incohérent. Les autres protagonistes féminins sont tous simplement creux et inutiles. A la limite, la caricature sied mieux aux adultes, parents et professeurs, qui ne le relèvent franchement pas le niveau de réflexion de leurs étudiants. Ils sont surtout incapables de prendre bonne mesure des événements, satisfaisant leur juste conscience en faisant mine d’être intéressés. C’est peut être le seul lien avec Entre les murs, quand on annonce dans la salle des enseignants la future expulsion de la mère d’un des élèves, et qu’une des professeurs enchaîne directement sur l’annonce de sa grossesse.

Sinon, il est clair qu’ici la violence est physique et active, non pas verbale et intellectualisée. Plus proche de la gratuité comme chez Larry Clark, un comportement nihiliste qui renforce la caractère cru et brut des événements. D’ailleurs, la vengeance finale n’est pas sans rappeler Bully, l’histoire d’un chef de bande assassiné par les siens, suite à un trop plein d’humiliations sur l’un d’eux.

Malgré quelques petites grossièretés, Klass trouve sa place parmi les bons films indépendants qui ont su traiter sans trop de clichés et préjugés l’adolescence d’aujourd’hui. Ilmar Raag s’annonce comme une figure importante du jeune cinéma estonien, qui après la Roumanie, la Hongrie et la Pologne n’a pas fini de nous surprendre.

- Lire l’analyse critique de Afterschool de Antonio Campos
- Lire l’analyse critique de Entre les murs de Laurent Cantet
- Lire l’analyse critique de Paranoid Park de Gus Van Sant
- Lire l’analyse critique de Wassup Rockers de Larry Clark

 






A l’occasion de la sortie du chef d’œuvre de Steve McQueen, Hunger, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Les Évadés de Frank Darabont
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.



Réagissez aux articles, suivez l’actualité et débattez avec les rédacteurs de Fin de Séance en rejoignant le groupe Facebook de Fin de Séance.

Add to Technorati Favorites

S’abonner à Fin de Séance