Comment occuper son temps dans le désert Irakien pendant la guerre du Golfe ? Le mode d’emploi est signé Sam Mendes, et il est mis en pratique par Jamie Foxx et Jake Gyllenhaal.Après seulement deux films (American Beauty et Les sentiers de la perdition), l’anglais Sam Mendes peut s’enorgueillir d’une réputation sans faille à Hollywood. Celle-ci a été acquise par le poids d’une mise en scène à la fois académique et personnelle, montrant les capacités du cinéaste à créer librement au sein des studios. Il est au fond l’archétype de l’artisan hollywoodien qui a su conserver ses propres idées « de gauche » (le démantèlement de la famille américaine dans American Beauty, un esprit un brin contestataire dans Jarhead), sans pour autant aller trop à l’encontre du politiquement correct.

L’histoire de son nouveau film lui permet toutefois de se concentrer un peu plus sur le fond plutôt que sur la forme. Jarhead nous raconte la destinée d’un marine (Jake Gyllenhaal) envoyé en Irak pendant la guerre du Golfe à la fin des années 80. Du camp d’entraînement sur le sol américain aux longues journées d’attente dans les bases militaires en Orient : le quotidien des soldats américains nous est ici décrit pendant près de deux heures (le film ne laissant que très peu de place aux phases de combats).
Le parti pris idéologique de Mendes est clair dès le début : Jarhead ira à la rencontre des nombreux clichés accompagnant ce genre de films retraçant les grands conflits de l’histoire américaine (Viêt-nam, Corée, guerre du Golfe...). La première scène cite Full Metal Jacket de Kubrick, lorsqu’un colonel tyrannise le nouvelle recrue dans la chambrée. Puis la bande-son du film fait appel à quelques standards de la culture rock et rap d’outre-Atlantique, avant que n’intervienne la mémorable scène où les marines jubilent en regardant au cinéma la séquence de l’attaque des hélicoptères dans Apocalypse Now. Le public occidental qui regarde Jarhead, navigue ici en terrain conquis. Grâce à ces références culturelles qui introduisent l’idée d’un héritage du film de guerre, le spectateur se retrouve face à des personnages dont il aura l’impression d’avoir déjà vu et entendu cent fois les histoires. Mendes s’amuse avec ces clichés avec plus ou moins de réussite : certaines séquences moins sérieuses faisant retomber la tension dramatique...

Mais le plus important se trouve ailleurs. Un film de guerre serait très vite qualifié de « conservateur » s’il n’osait pas remettre en question le conflit dont il témoigne. Jarhead est comme encerclé par les propos en voix off du personnage principal. Il dit dès le début que les traces de la guerre sont indélébiles dans la mémoire d’un homme. Puis il conclut le film avec un glaçant « Nous sommes toujours dans le désert ». Cette expression renvoie bien entendu à la condition morale du soldat revenu chez lui, mais qui est toujours hanté par le conflit qu’il a connu. Mais dans le contexte géopolitique actuel, on ne saurait interpréter cette phrase autrement que comme le constat amer et désabusé vis-à-vis de la guerre qui sévit actuellement en Irak.
Malgré des défauts inhérents à toute production hollywoodienne de cet ordre (personnages caricaturaux, passage obligé de la scène où le héros pète les plombs), Jarhead sait aussi en éviter d’autres à notre plus grande surprise (aucun marine n’est tué en Irak, ce qui nous affranchit de scènes lacrymales). Le film se concentre finalement sur le destin personnel du protagoniste principal, oubliant les rebondissements stratégiques et collectifs du conflit. Le final de Jarhead accumules les stéréotypes sur l’après-guerre. A l’image du film tout entier : ces dernières minutes essaient tant bien que mal de marier la finesse du propos politique aux gros sabots de l’entreprise hollywoodienne... Mendes réussit tout compte fait à parler un peu de politique au sein d’un produit destiné aux masses, ce qui n’est déjà pas si mal.