On dit que tout aurait une fin. Acceptons cela. Le festival Lumière 2009 parvenant à son terme, l’heure des récompenses et des honneurs a sonnée. Il émane à travers chaque accessit une certaine momification glorieuse. Décerner à Clint Eastwood une récompense aussi honorifique que celle du prix Lumière (qui a été pensée comme un analogue du prix Nobel) sécularise son œuvre. Eastwood est dès lors institué comme maître du cinéma américain, pour des siècles et des siècles… on serait tenter de poursuivre : amen. Avant de revenir, en conclusion du festival, sur l’obtention du prix par Eastwood, abordons deux films, vus respectivement lors de la cinquième journée du samedi et de la sixième journée du dimanche.L’HOMME A L’AFFÛT d’Edward Dmytryk (The Sniper - 1952)

Voir et aimer un film de Dmytryk est aussi ambigu que voir et aimer un film de Kazan. A l’instar de ce dernier, qui participa à la propension du maccarthysme dans l’Hollywood des années 50, Dmytryk donna à la Commission des « activités anti-américaines » des noms de camarades communistes. Après avoir fait partie des Dix d’Hollywood, et alors qu’il venait de purger six mois de prison, avec le remarquable et méconnu Herbert J. Biberman, Dmytryk s’est trouvé en position de délateur. Se pose, dans ce cas, toujours un problème d’éthique où le film conserverait la trace d’une politique corrompue. The Sniper, présenté comme le premier film autour d’un serial killer, est réalisé par Dmytryk quelques années après sa sortie de prison.
Le film porte en son cœur cette lutte des idéologies. Arthur Franz, acteur aux idées gauchistes, côtoie Adolphe Menjou aux opinions virulentes d’extrême droite américaine. Franz interprète le rôle d’Eddie Miller, un jeune livreur de blanchisserie, ancien interné en hôpital psychiatrique, qui refoule en secret une pulsion meurtrière exclusivement portée sur les femmes. Menjou s’oppose à Franz puisqu’il prête son jeu au lieutenant de Police Frank Kafka ( !). Le film s’ouvre sur un carton remerciant les efforts policiers. Le festivalier assidu à la rétrospective « The Art of Noir » retrouve le didactisme civil dont usait Jospeh M. Newman dans 711 Ocean Drive.
Les idées communistes de Dmytryk, que la prison aurait pu tarir ou que la pression politique aurait pu taire, résurgent à l’écran à travers l’empathie que le cinéaste porte au personnage de Miller. Tueur psychotique et maniaque frustré, Franz n’en incarne pas moins à l’écran un portrait humain, presque semblable à un héros de Frank Capra. Bien qu’introduit dans l’image par le fusil qui lui sert d’arme de crime, le regard que Dmytryk porte sur lui tout au long du film n’est pas dénué d’une affection profonde. La réussite de cette affection consiste à ne jamais se charger d’un paternalisme misérabiliste. Dmytryk semble fasciner par ce qu’il réside encore d’humain chez un homme saisi par ses pulsions, à l’instar de Fritz Lang lorsqu’il réalise M le maudit.
Outre qu’il permet la survivance de l’idéologie communiste ô combien récusée à l’époque, The Sniper conduit deux récits conjointement. A mesure qu’il brosse avec considération le portrait déchiré d’un obsédé criminel, le point de vue suit et se passionne pour l’intrigue policière. Et le tour de force accomplie par Dmytryk est de susciter chez le spectateur autant d’intérêt pour le psychopathe que pour l’enquête qui vise à l’arrêter. Cette double fable conduite par The Sniper réussit une prouesse de réalisation qui sert avec dextérité le jeu des acteurs et le contenu du scénario.
THE EVERGREEN TREE de Shin Sang-ok (1961)

La programmation autour des années 60 du cinéma de Shin Sang-ok a présenté deux pans de l’œuvre du cinéaste. Le diptyque coloré et épique du prince Yeonsan, dont les grandiloquences et les effets de sublime édulcorés peuvent étouffer l’exaltation, et les mélodrames en noir et blanc. The Evergreen Tree constitue un film singulier dans l’étape esthétique mais aussi politique du cinéaste. Comme, de fait, l’esthétique ne s’entend pas sans s’associer à son versant politique, il ne faut qu’un pas pour voir dans ce film l’emploi du mélodrame au profit d’une idée de la communauté.
En Corée, 1939, une jeune diplômée s’installe dans une campagne repliée sur elle-même pour y porter l’éducation auprès d’une jeune enfance promise aux ingrates mais nécessaires conditions de la vie agraire. La vision du monde qu’elle distribue aux élèves, comme aux spectateurs, accomplit les premières tentatives communistes : de Marx à Proudhon. Il s’agit dans la démarche de l’institutrice (dont l’absence de nom nous renvoie bien à son universalité) d’appliquer au champ d’une communauté traditionnelle les volitions du communisme. Adjointe d’un autre diplômé d’école, le personnage jouée par Shin Young-kyun, ils oeuvrent tous deux à une société plus égalitaire. Enseignants et agriculteurs en même temps, ils se font l’image la plus éloquente, sinon la plus didactique, du communisme telle qu’il a pu se rêvée dans les années 60 en Corée du Nord. Or, le film se définit très vite plus socialiste que communiste, car il ne s’agit pas tant de prolétariser la société pour y instaurer un ordre nouveau et révolutionnaire que de fonder des institutions issues de la charité chrétienne et qui aspire à l’équité sociale.
L’école, dans laquelle se passe une partie conséquente des premières séquences, est localisée dans une église. C’est ce rapport du cœur du récit à la chrétienté occidentale qui nous rappelle que l’idéologie qui se trace là progressivement provient directement de l’Ouest. En corolaire, le discours entrepris par l’institutrice évoque notamment les grandes plaidoiries politiques et populaires d’un Lincoln.
Guidée par une optique léniniste, The Evergreen Tree n’accomplit par un cinéma suprématiste comme Eisenstein ou constructiviste comme Vertov, dans tous les cas dialectique, mais il emploie plutôt un didactisme actif telle que Griffith pût en édicter le parangon. Et c’est là que bute Shin Sang-ok, dans cette incapacité à donner formuler par le cinéma la vision du communisme. Il en résulte une idée politique tronquée, noyée sous un misérabilisme qui évoque les plus maladroits mélodrames japonais d’Heinosuke Gosho. Que les grands paysages qui dressent le fond du décor préfigurent le sublime de Kim Ki-duk, soit, mais l’occidentalisme explicite de The Evergreen Tree ne laisse pas de doute sur une supposée mésentente culturelle. Il s’agit bien d’une transcription maladroite du mélodrame social. Les bonnes intentions y sont, mais, c’est certain, ça n’établit jamais un bon film.
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