Le Ruban blanc (Un film de Michael Haneke)
L’enfer c’est les autres
Par Chloé Pangrazzi, le 12 novembre 2009 2009
Déjà récompensé du Grand Prix du Jury à Cannes en 2000 avec la Pianiste, Haneke reçoit cette fois la palme d’or pour Le Ruban blanc. Une consécration. Haneke filme le basculement d’un petit village allemand dans l’obscurantisme, à l’aube de la première guerre mondiale. Le décor s’installe, des paysages somptueux teintés uniquement de noir et de blanc, des personnages en costume d’époque et une voix. C’est celle de l’instituteur qui, des années plus tard, revient sur des faits qui ont tourmenté sa jeune existence. La vie de ce petit village semble paisible jusqu’au jour où le médecin tombe de cheval à cause d’un fil tendu entre deux arbres. Cet incident va annoncer bien des événements macabres.

Nous sommes donc en 1913 dans une société villageoise, mais Haneke nous signifie dès le début que cet élément n’est pas un gage historique mais bien la base de son étude. Toute l’œuvre d’Haneke est tournée vers la violence, il essaye d’en témoigner, de la démontrer… Cette fois ci il tente d’en expliquer la cause, le fondement à travers l’époque qui semble lointaine pour des spectateurs contemporains, la forme que prend son film avec des personnages fonctions qui rappellent les contes qui sont les fondements même de la littérature et enfin et surtout au travers des enfants, qu’il filme en ne leur laissant plus le choix. Plus tard ce seront des bourreaux.

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Dans ce film, tout est soumis à la violence, chacun s’y entraîne de manière plus ou moins consciente. La violence est partout et surtout elle éloigne autant qu’elle rapproche. Les parents sont des tortionnaires qui pensent agir pour le bien de leurs enfants qui eux même agissent contre leurs parents et finissent par devenir des bourreaux. C’est cet engrenage qu’étudie Haneke d’une manière extrêmement subtile. Les rôles s’inversent au milieu du film sans qu’à première vue le spectateur ne s’en aperçoive. Tout est illustré par ce ruban blanc duquel sont coiffés les deux enfants du pasteur, qui est censé symboliser la sagesse, la candeur et leur faire recouvrer leur pureté. Pourtant ce geste est initié par des parents qui violent et humilient ces mêmes enfants et c’est auréolé de ce ruban de satin que les enfants commettent les pires péchés. C’est dans un enfer pervers qu’évoluent ces personnages, ou chacun semble ne rien avoir d’humain. En effet les enfants molestés par les autres enfants sont ceux qui connaissent l’amour de leurs parents et cet amour là n’est pas accepté dans ce monde de sadisme. « Tu dois atrocement souffrir pour être si odieux », cette phrase qui résume à elle seule tout le film est cruelle de vérité.

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L’instituteur, lui, semble extérieur à toute cette violence et est simplement guidé par son histoire d’amour. Mais lui non plus n’accédera pas au droit d’être heureux, il endosse le rôle de témoin, sans qui, si l’on suit le processus, le film n’aurait pu être réalisé. C’est ici que se pose un premier problème, en effet nous sommes à l’aube de la première guerre mondiale et le film se termine sur ce plan magnifique des enfants surplombant la scène, chantant fiers au dessus des adultes. Les adultes en devenir ceux sont eux. Ils vont devenir, si l’on suit le cheminement chronologique, les nazis de demain. Haneke tente d’expliquer les fondements de la violence et leurs conséquences, et c’est justement ici que cela pose un problème, c’est une sorte d’explication quelque peu simpliste et manichéenne des crimes nazis. Cette chute discrédite les propos du film et l’annonce de certains événements historiques mettent à mal la démonstration de cette violence si universelle qui aurait pu être traitée de manière intemporelle. Le noir et blanc si magistralement utilisé, nous offrant des plans magnifiques sur une campagne vide de perspective, corroborait pourtant cette intemporalité qui aurait mérité d’être accentuée.

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Malgré la présence parfois très lourde d’Haneke (le film tend parfois plus vers une démonstration), Le Ruban blanc est un film surprenant, magistralement réalisé avec une technique subtile et un art maîtrisé de la construction de plans qui témoigne dès le début de la rigidité et de la froideur du contexte. Haneke tire un constat angoissé de ce qu’il appelle les vices humains, qui croupissent indéniablement au fond de nous. Ces enfants, comme tous les enfants, sont porteurs d’espoir et d’avenir et sont pourtant rongés par la violence et le sadisme des générations antérieures. Il démontre au travers de son film que la violence est partout et en chacun de nous, il aime à nous manipuler, à nous confronter à nos propres vices en nous donnant d’emblée un rôle de voyeurs. Il a atteint son but, ce film conduit obligatoirement à une réflexion sur la violence loin de ce qu’il dit détester le plus : le spectateur qui « en consommant à outrance des films qu’il croit sans danger, arrive à lui faire oublier ce qu’est la violence, la vraie ».

Images : © Les Films du Paradoxe






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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