L’Inspecteur Harry (Un film de Don Siegel)
L’épreuve de force [dossier D. Siegel]
Par Jean-Eudes Durand, le 18 septembre 2009 2009
Il s’agit incontestablement du film le plus renommé de Don Siegel. Ce film, mondialement connu, est ancré dans la postérité du film policier. Après trois collaborations avec Don Siegel, Clint Eastwood, l’acteur principal du film, recommande lui-même son ami réalisateur aux commandes du projet. Le film a suscité une polémique très intense à sa sortie, menée par la critique Pauline Kael (1919 – 2001) dont la critique, parue en janvier 1972 dans le New Yorker, disait : « ce genre du film d’action a toujours recélé un potentiel fasciste, qui a fini par faire surface. […] Mais dans la mesure où le crime est causé par la dépravation, la misère, la psychopathologie, et l’injustice sociale, L’inspecteur Harry est un film profondément immoral » (traduction de l’américain par Hélène Frappat).

La musique jazzy de Lalo Schifrin (Mission impossible) installe d’emblée la tension du film par le biais de sa mélodie dissonante, son piano strident, ses percussions cuivrées, ses grincements et sa voix de femme éloignée. On découvre San Francisco, théâtre de l’intrigue qui incarne un véritable personnage tout au long du film. Scorpion, un tueur en série, surplombe la ville californienne, il s’apprête à tirer sur une femme dans sa piscine, proie dévoilée par un travelling arrière exemplaire qui remonte jusqu’au fusil à lunette du tueur. Scorpion (Scorpio en VO) sème la panique à San Francisco, où il tue des victimes au hasard (suivant parfois un racisme haineux). L’inspecteur Harry Callahan, réputé pour ses méthodes peu orthodoxes, est mis en charge de cette affaire. Callahan préfère tenir tête au tueur que de céder à ses exigences, comme sont contraintes de le faire les autorités.

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Le film de Siegel s’inspire étroitement des crimes du Zodiac, tueur en série ayant frappé aux États-Unis de 1966 à 1978, notamment à San Francisco (à ce jour, il n’est toujours pas identifié ; cf. le film éponyme de David Fincher). Le nom même du personnage psychopathe de Siegel en est un hommage (le scorpion étant le 8ème signe du Zodiaque). Mais Scorpion n’est qu’un faire-valoir filmique de Harry Callahan, un personnage à sa hauteur. Il n’a rien d’original, si ce n’est son degré de brutalité. Siegel n’a pas cherché à faire un méchant inédit sur lequel reposerait le film (à l’image de Jonathan Demme dans Le silence des agneaux avec le docteur Hannibal Lecter ou de Christopher Nolan dans The Dark Knight avec le Joker). Scorpion est « simplement » aliéné (avant d’enterrer vivante la victime qu’il a enlevée, il l’a violée, lui a arrachée les dents avec une tenaille). Il éprouve une jouissance par la terreur qu’il engendre et le mal qu’il génère (il sourit en appuyant sur la gâchette). Pour cadre de son intrigue, Siegel exploite à merveille San Francisco, en faisant de ses buildings, ses monuments (stade, etc.) et de ses rues un labyrinthe dans lequel se poursuivent les deux personnages principaux, notamment lorsque Callahan doit apporter une rançon à Scorpion qui le soumet à traverser toute la ville.

Pour autant, il ne faut pas s’y méprendre, Callahan n’est pas le policier parfait. Représentant de l’ordre qui défie l’ordre, Callahan est impoli avec ses collègues, indifférent à la hiérarchie (il dit au maire : « ça fait trois quarts d’heure que je me plante le cul devant la porte »), la paperasse l’ennuie et il le fait comprendre. Personnage solitaire, rebelle, marginal et individualiste, on le surnomme familièrement « Harry le Charognard » (« Dirty Harry ») à cause de sa misanthropie (« il n’a pas de préférence, il déteste tout le monde : les Juifs, les Métèques, les English, les Irlandais, les Négros, les Chinetoques, les Jap’. Faites votre choix. »). Il n’est donc pas raciste comme beaucoup l’ont pensé, mais « seulement » misanthrope, mettant tous les êtres, quelque soit leurs origines raciales sur un pied d’égalité. On comprend ensuite la signification de son surnom par les sales boulots qu’on a coutume de lui confier : empêcher un suicidaire de sauter d’un toit (L’arme fatale en est un bel hommage), identifier des corps d’enfants ou poursuivre des hommes en pleine rue. On comprend que Callahan n’aime pas la violence gratuite, qu’il est sécuritaire – dans l’extrême, certes, mais qu’il use de ses manières brutales au service d’une sécurité qu’il juge nécessaire. Les premières séquences permettent d’ « installer » le personnage central sans qu’il y ait de lien direct avec l’intrigue principal du film. Elles mettent également en avant l’ambiguïté du protagoniste : est-il à prendre au sérieux malgré ses touches d’humour cynique ? Faut-il prendre son surnom au pied de la lettre ? Puis, vient la scène la plus réputée du film, la première où l’on voit le solitaire asocial appliquer ses méthodes après des scènes qui nous les laissaient imaginer. Alors qu’une banque se fait braquer, Callahan s’engage seul vers sa sortie, avec son Magnum .44 qu’il utilise pour abattre les criminels qui s’enfuient, tout en achevant son repas. Il s’approche du seul blessé lorsque la fusillade est close et lui propose – pour simplifier – s’il veut jouer à la roulette russe. Ce dernier renonce sous les rires immoraux de Callahan lui ayant dit : « Je sais ce que tu penses : "C’est six fois qu’il a tiré ou c’est cinq seulement ?". Si tu veux savoir, dans tout ce bordel j’ai pas très bien compté non plus. Mais c’est un .44 Magnum, le plus puissant soufflant qu’il y ait au monde, un calibre à vous arracher toute la cervelle. Tu dois te poser qu’une question : "Est-ce que je tente ma chance ?" Vas-y, tu la tentes ou pas ? ». Par la suite, Siegel pose très clairement le problème de la légitimité de la violence lorsque Callahan se retrouve seul dans un stade avec Scorpion qu’il torture (le plan en hélicoptère du stade montrant la dualité et la solitude des deux hommes est excellemment bien choisi et mis en scène). Enfreint-il les droits de Scorpion comme le dira la législation ? Ou fait-il le bon choix afin d’avoir des aveux pouvant sauver une victime enterrée vivante ? Il défie les lois alors qu’il est censé les faire respecter. Lorsqu’à la fin du film, Callahan jette son insigne, on comprend qu’il n’a jamais obéit qu’à ses propres lois, à son instinct.

Le film n’a pour trame qu’un perpétuel rapport de force opposant d’abord les autorités de San Francisco à Scorpion (allégorie de la délinquance), mais au fur et à mesure ce rapport se restreint à un duel entre l’inspecteur Harry et Scorpion. Ce rapport de force s’inversera jusqu’à ce que l’un des personnages vainque l’autre. Cela dit, et c’est ici que la critique la plus hostile trouve un seuil de légitimité, on ne peut que se demander jusqu’où l’on peut aller pour assurer une sécurité durable. Faut-il recourir à des méthodes aussi radicales que celles de Callahan ? Certainement pas, mais Siegel laisse un doute planer. Sûrement que le couple Eastwood – Siegel n’avait pas prévu l’ampleur du débat lancé par leur film, toutefois on constate leur position conservatrice, quasiment puritaine (Callahan trouve un médaillon du mouvement hippie sur Scorpion, montrant la dérive de la jeunesse et de la société traditionnelle américaine vers des dérives libertaires et anticonformistes). La critique de l’époque ne semble pas avoir saisi l’ambiguïté et la complexité du personnage principal et ont opté pour une facilité critique en qualifiant le film de « fasciste ». Ce film engendrera quatre suites reprenant comme personnage principal l’inspecteur brutal. L’ambition première de Siegel et Eastwood qui se réclamait de faire un film policier réussi est assouvie. Le film s’est inscrit dans l’inconscient collectif, influençant de nombreux personnages dont on peut citer certains personnages de Clint Eastwood lui-même (Ben Shockley dans L’épreuve de force), Martin Riggs (L’arme fatale) ou encore John McClane (Die Hard), qui malgré leurs différences certaines avec l’inspecteur Harry, restent des policiers sécuritaires, sans peur, sans non plus de réelles attaches (ils n’ont pas grand-chose à perdre), poussés dans des méthodes extrêmes.

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Images : © Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr






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