En 1920, l’Irlande se déchire et lutte contre le royaume britannique, espérant une indépendance recherchée depuis des siècles. Un sujet en or pour Ken Loach, qui avec ce film historique, a remporté la Palme d’or du dernier festival de Cannes, sans pour autant signer un grand film.Par deux fois ces dernières années, la Mostra de Venise a décerné son Lion d’or à un film britannique s’engageant sur un terrain social : The Magdalene Sisters de Peter Mullan en 2002, et Vera Drake de Mike Leigh il y a deux ans. Cette année, c’est Cannes qui récompensait enfin Ken Loach de son prix le plus prestigieux, la Palme d’or. Voir les plus grands festivals de cinéma récompenser des films où priment en premier lieu le discours politique et social n’a rien de dérangeant, puisque le septième art doit aussi savoir se faire le porte-parole des causes justes. Reste quand même la déception de voir des palmarès qui privilégient davantage le fond plutôt que la forme, laissant les cinéastes esthétiquement audacieux se partager les miettes. Elephant (Palme d’or 2003) est le dernier film formellement novateur que Cannes ait récompensé. Depuis, de Michael Moore (Fahrenheit 9/11) à Ken Loach, en passant par les frères Dardenne (L’enfant), le contenu social et politique a semble t-il été le critère de jugement principal de la part des différents jurys.

Mais à la différence de ces deux précédents films (Sweet Sixteen et Just a kiss qui dissèquent deux aspects de la société britannique), Loach ancre son histoire dans une réalité historique, celle de l’Irlande de 1920, plongée dans la résistance face à l’empire Britannique. Il y a bien sûr cette intention première de rendre hommage à un grand combat social et politique de notre histoire récente. Il y a aussi et surtout, comme dans tout film historique un minimum intéressé par les questions politiques, un discours en substance porté sur le monde d’aujourd’hui : le fait est que l’Irlande n’a aujourd’hui toujours pas réglé ses problèmes d’indépendance, et qu’il y a encore quelques années, l’IRA sévissait toujours. Reste la dilution du propos historique, donc politique, dans une histoire plus personnelle, concentrée sur une bande d’amis et une fratrie au cœur du conflit. Loach emprunte cet artifice littéraire d’ordinaire utilisé à l’écran dans des films fleuves, des sagas familiales où les oppositions d’un peuple se concentrent dans le foyer familial. Entre film d’époque et drame familial, Le vent se lève cherche volontairement un entre-deux où l’Histoire se confrontera aux sentiments humains, et inversement.

Ken Loach partage donc son récit entre ces deux intentions. Il mêle images d’archives censées informer personnages et public sur l’Histoire, et déchirements familiaux internes. Si cette partie plus romancée trouve sa place dans une logique d’identification aux protagonistes, elle n’en demeure pas moins un contre point parfois douloureux à la juste cause du film, faisant sortir ce dernier de son ambition politique. Il y a comme souvent chez Loach, ce pessimisme final qui sert toujours à nous interroger sur notre avenir et notre situation. Et si l’on oublie les quelques scènes où les soldats britanniques sont peints comme des hommes sauvages et inhumains, Le vent se lève porte sur les Irlandais un regard neutre, de constat amer qui amène le spectateur à une lecture partiale de l’événement filmé. La seule morale du film s’applique à souligner les ravages de la guerre sur les hommes et leur cœur. Pour le reste, Loach nous laisse en tête à tête avec l’Histoire. Il filme la résistance irlandaise pour nous montrer qu’elle a existé et qu’elle a causé des ravages dans la société. Son travail semble s’arrêter là, volontairement et en corrélation avec les limites de sa mise en scène : uniquement réaliste.
Comme toujours chez Loach, les comédiens (Cilian Murphy en tête) sont bons et bien dirigés. Priment avant tout les personnages et l’histoire, donnés à voir selon la figure de style imposée qu’est le filmage embarqué, caméra à l’épaule au plus près des émotions des protagonistes. Il faut bien reconnaître que Le vent se lève ne surprend pas sur la façon dont Loach aborde formellement son sujet. Pire, on sent la routine s’installer dans une œuvre qui use et abuse désormais d’une esthétique réaliste, si bien que seul le sujet d’une œuvre fera dorénavant office de critère de jugement d’un film de Loach...