Les apparences, surtout au cinéma, sont parfois trompeuses. Prenez par exemple le dernier film de Gus Van Sant (l’un des cinéastes préférés de la rédaction, Paranoid Park ayant terminé premier de notre top10 2007). Harvey Milk relate, pour faire vite, de la vie du premier homme politique américain (du monde ?) élu par le peuple après avoir ouvertement revendiqué son homosexualité. Il sera assassiné aux côtés du maire de San Francisco...
Les faits se sont déroulés dans les années 70, dans le Castro District, devenu depuis la capitale des gays et lesbiennes du monde entier, quand non loin de là, le mouvement hippie se mettait également en marche. Casting hollywoodien (Sean Penn en tête, James Franco, Emile Hirsch et Josh Brolin derrière, dans les meilleurs rôles de leur filmographie respective), travail de reconstitution à l’avenant (costumes et coupes de cheveux d’époque), scénario linéaire qui ne rate rien du parcours personnel et politique de l’icône en devenir : Harvey Milk marque à n’en pas douter le retour (pour de bon) de Van Sant à un cinéma classique. Sauf que, on l’a dit, ces apparences là sont trompeuses...
Plus qu’une hagiographie consacrée à une figure militante de la cause gay aux Etats-Unis, le dernier long-métrage de Gus Van Sant est un film sur la lutte en général, sur toute les luttes. Si dans ses précédents films, le cinéaste partait du fait divers pour toucher au sublime et à l’universalité des sentiments humains, il prend ici comme point de départ un fait historique et politique pour atteindre le même résultat. Pour y arriver, l’auteur de Will Hunting, qui était jusque là son film hollywoodien le plus réussi, convoque au sein de sa mise en scène différents régimes d’images, montrant à la fois son souci de coller à la réalité du terrain, mais aussi et surtout son ambition plus noble de discourir sur le pouvoir des images (sans pour autant tenter de rivaliser avec le travail d’un De Palma par exemple, sur Redacted). « Pouvoir » étant réellement le mot-clé de cette histoire mettant aux prises des hommes et des femmes politiques prêts à tout pour contrôler un territoire au nom de principes idéologiques révolutionnaires ou douteux.
L’utilisation d’images d’archives en ouverture du récit, et par la suite tout au long de celui-ci, donne le ton d’entrée de jeu. En décidant de montrer d’emblée au spectateur la situation des gays aux Etats-Unis au début des années 60, à travers un film d’époque qui montre des hommes arrêtés et violentés (autrement dit traqués) dans un bar, Van Sant s’érige en avocat de la défense, lui qui se dit très proche du milieu gay et lesbien de la côte Ouest. Position qu’il tiendra bien entendu jusqu’au terme du film, et qui s’incarnera de façon plus emblématique dans le parcours de Harvey Milk. Mais l’ancrage dans le récit de documents d’archives ne vaut pas que pour la simple illustration du propos que ces images convoquent naturellement (même si montrer à plusieurs reprises les propos délirants de cette candidate républicaine de Floride en croisade dans tout le pays pour priver les homosexuels de leurs droits, et les empêcher de travailler auprès d’enfants, relève d’un certain devoir civique et pédagogique).
La grande réussite de Harvey Milk (le film), réside dans la reconstitution non pas d’une époque, mais d’un élan démocratique, du soulèvement identitaire d’une communauté jusque là méprisée. La plus parfaite illustration de cette idée demeure dans l’émouvante marche funèbre organisée dans les rues de San Francisco le soir de l’assassinat du « héros » et du maire de la ville. Emile Hirsch (Into the Wild) incarne dans le film un jeune homosexuel rallié à la cause politique de Harvey Milk, et très proche de celui-ci. Une bougie à la main, il mène un immense cortège composé de milliers de personnes qui avancent en silence vers le City Hall. C’est alors que la reconstitution historique laisse place à l’image historique, au travers de plans d’archives magnifiques dévoilant l’impressionnante marée humaine déferlant sur Market Street. Une même scène est ainsi composée de plans tournés pour les besoins du film, donc de la fiction, mais aussi d’images enregistrées quarante ans plus tôt, dont la portée n’est pas uniquement documentaire et illustratrice.
La force et l’audace de cet Harvey Milk est de réussir à jouer de ces différents régimes d’images sans pour autant tomber dans le piège de la fiction documentaire qui informe et émeut (ce que le film faire fort bien au passage). Non, en maltraitant ainsi la norme filmique, Gus Van Sant poursuit son travail d’expérimentations formelles et accouche d’un magnifique film sur le militantisme d’hier et d’aujourd’hui. Ou comment, à partir d’actions politiques et engagées datées de plusieurs décennies, arrive t-on à créer en 2009 un acte de résistance cinématographique, qui emprunte au passé une icône et son image, celle de l’indispensable Harvey Milk.
Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.
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