Après une année 2007 prolifique (Election 1, Election 2 et Exilé), Johnnie To revient avec un de ses collaborateurs réguliers, Wai Ka-Fai, pour la sortie de Mad détective, polar psychologique haletant, à la mise en scène sublime et au scénario impeccable.Avant de prendre sa retraite, l’inspecteur Bun (Lau Ching-wan) était déjà un peu particulier : il revivait le calvaire des victimes pour provoquer des visions qui lui permettaient d’élucider l‘enquête et d’identifier le coupable. C’est ce que nous montre le prologue détonnant du film. Dans le dernier plan avant le générique, assez long, il découpe son oreille avant de la tendre à son chef. Façon de signifier que la folie a pris le dessus. Plus tard, alors qu’il a quitté le service, un de ses ex-stagiaires frappe à sa porte et lui demande de l’aide pour une enquête qui piétine : au cours de l’arrestation d’un voleur à l’orée d’un bois, un seul policier est ressorti de la forêt, l’autre est porté disparu.

C’est l’occasion de l’une des premières scènes magistrales du film, qui dévoile le véritable intérêt du film, sa véritable force : la vision subjective de l’ex enquêteur. En effet, dans un premier temps, ses « hallucinations » visuelles, ces démons et ces scènes de meurtre qu’il voit, semblent être une forme de don surnaturel. Au cours de cette scène, on comprend qu’en fait M. Bun est malade (le « mad » du titre signifie fou), il s’invente une femme qu’il voit, qu’il entend. Pire, il fait comme si les autres la voyaient et l’entendaient. On apprend plus tard qu’elle est la version idéalisée de son ex-femme qui l’a quitté. Au cours de cette première scène chez lui, apparaît un des rares plans où la caméra s’identifie à l’autre flic, le jeune Ho (Andy On), qui voit l’ancien détective lutter dans le vide avec une femme invisible. Avec ce plan, le spectateur comprend ce qui se passe, le metteur en scène n’y reviendra pas et passe ensuite au développement du point de vue de M.Bun.

Dans toute la suite du film, le spectateur, contrairement aux personnages, voit la même chose que M.Bun, c’est-à-dire sa femme, et les sept démons à visage humain du tueur… Il ne s’agit pas d’une caméra subjective classique. L’appareil ne se contente pas de se placer à l’endroit du regard, c’est dans le champ même qu’apparaît la subjectivité. Un plan du film met en évidence cette idée : quand l’inspecteur Ho se retrouve à la table de restaurant et se met psychologiquement à la place de M.Bun en regardant vers la chaise de la femme imaginaire de celui-ci, il la voit alors comme M.Bun. La caméra ne nous montre donc pas d’où voit M.Bun mais ce qu’il voit, et même à travers un autre personnage. Il habite tout le film via ses propres fantômes imaginaires. Il voit plus loin dans l’espace (les démons) et dans le temps (visions des meurtres passés et prémonitions).
Lors d’une entretien, Johnnie To a déclaré qu’il privilégiait la force des images aux dialogues pour raconter une histoire. Pour autant, la force du son (musique rajoutée en off et ambiance sonore) est elle aussi mise en avant via la subjectivité de l’ancien enquêteur. Certains bruits sont comme isolés et amplifiés, surtout ceux qu’il provoque et dont il est proche. Cette dimension apparaît dès le prologue, avec les coups de couteau dans la chair du porc et le découpage de l’oreille. Plus tard, la récurrence du son ronronnant des éclairages artificiels, les bruits de porte et de couteaux qui traduisent l’énervement d’une femme qu’il est le seul à entendre, le cigare du tueur (l’inspecteur Chi-Wai et l’acteur Lam Ka-tung) qui s’allume, et j’en passe, sont des moyens d’accentuer l’atmosphère pesante. Procédé somme toute assez ordinaire, mais on l’avait rarement entendu et vu avec autant de force et d’effets. Sparrow, qui sort en avril, réserve aussi quelques bonnes surprises de ce genre…

Johnnie To a le don d’articuler son film autour d’un rythme régulier et prenant, tout en mettant en relief certaines séquences magistralement développées : les scènes de restaurant, la scène dans la salle de jeu… La séquence finale en est un exemple parfait. Le cinéaste perturbe le spectateur, mis en place de s’identifier au jeune Ho, au milieu de miroirs déstabilisants, il prend connaissance tardivement d’enjeux que lui et l’inspecteur Bun n’avaient pas soupçonnés. Jusque là, l’apprenti flic incarnait un point de vue zéro, celui de la police en général. Il prend de la consistance vers la fin, quand l’inspecteur le voit en petit garçon apeuré, puis en tant que traître. L’oeil de l’inspecteur agonisant se fige ouvert, réalisant qu’une partie de ses visions étaient fausses. Après l’entrée symbolique dans la folie avec l’oreille coupée, l’homme avait pendant une majeure partie du film le visage bandé, franche métaphore de la maladie mentale qui se développe, enfin l’œil figé du dément face à la mort achève le film. La maîtrise de bout en bout. En fait, c’est le seul moment du film où le genre est premier à ce qui fait autrement l’intérêt du film : le retour d’un homme hanté. Jusqu’à cette scène de climax, la personnalité de M.Bun importe plus que la résolution de l’enquête : le film ne commence pas avec le meurtre mais sur la fin de la carrière officielle du personnage, on connaît le coupable grâce à lui et avant la scène finale…
Mad détective, au-delà des autres bons polars asiatiques de ces dernières années (Infernal Affairs de Andrew Lau et Alan Mak en 2004, Memories of murder de Bong Joon-ho en 2004…), est l’œuvre d’un auteur en plein age d’or de sa créativité. Johnnie To permet avec ce film, de ressentir cette impression trop rare d’une adéquation parfaite entre l’action, le scénario / l’image / le son.