Laurent Cantet n’a pas attendu Entre les murs, palmé au dernier festival de Cannes, pour s’emparer du fait divers et des questions de société. Ses films précédents, et notamment Ressources humaines (1999) et L’emploi du temps (2001) (titres qui, soi dit en passant, auraient pu convenir à ce quatrième long-métrage), faisaient déjà preuve d’un grand sens de la mise en scène et d’un goût pour des sujets à « la Ken Loach ou à la Dardenne ». Cependant, la maîtrise de chaque plan, de chaque interprétation crèvent ici encore plus l’écran. Le cinéaste atteint la virtuosité, loin des clichés qu’auraient pu engendrer la thématique, que ce soit devant ou derrière la caméra.Soyons clair, Entre les murs est une fiction, et on ne va pas s’amuser à reposer la question inusable de la frontière avec le documentaire, sous prétexte que ce que l’on voit à l’écran a pu ou pourrait avoir lieu. Parlons cinéma, car ce film est avant tout un grand film de cinéma, avant d’être un probable support susceptible de relancer le débat sur les conditions de travail dans les collèges. Non pas que ce ne soit pas intéressant mais en considérant (et en espérant) que chaque spectateur interprétera le film de manière personnelle, et y verra (ou pas) un « message » différent, il parait plus judicieux de s’attarder sur des dimensions propres à la mise en scène et à l’élaboration du film, qui permettront de mettre indirectement en relief l’approche du microcosme scolaire sans en faire l’unique interrogation.

Depuis ses débuts, Laurent Cantet aime confronter chaque personnage à son environnement et aux agitations sociales. François Bégaudeau, auteur du livre inspiré de son propre vécu d’enseignant, interprète « son » rôle titre, à savoir un professeur de français dans un collège du 20ème arrondissement de Paris. Le film prend la forme d’une chronique, d’un récit linéaire suivant les grands événements d’une année scolaire. La première scène correspondant à la présentation des professeurs, et la dernière à un match de football avec les élèves avant les vacances d’été. Entre les murs est rythmé ainsi par les temps forts qui ponctuent la vie dans ce microcosme particulier qu’on appelle l’école, et surtout la classe (seuls les premiers plans se situent hors de « ces murs », pourquoi ? Rappeler qu’il y a une vie hors du travail… ? ). Pas de retranscription réaliste du temps dans cette approche, aucune proportionnalité n’a été recherché, plusieurs minutes sont accordées à des prises de parole en « durée réelle » comme à un cours sensé durer 55 minutes (et la précision a son importance pour ceux qui ont vu le film…). Cinéma de la parole, Laurent Cantet révèle en effet ici un talent qu’il avait moins exposé jusque là. Les dialogues ne sont bien entendu pas rohmérien, et la référence à Maurice Pialat ne serait pas tout à fait juste non plus. La vivacité et le sujet le rapproche de Abdel Kechiche (l’une des élèves rappelle d’ailleurs fortement Sarah Forestier dans L’esquive) mais M. Cantet fait du M. Cantet, ici les acteurs s’expriment sur la fine ligne d’équilibre qu’il existe entre écriture et improvisation, entre figures libres et figures imposées. Paradoxalement, c’est dans les scènes de classe, avec le plus de jeunes acteurs, que la liberté et la franchise de la parole sont les mieux rendus. Le défi était difficile, si les dialogues étaient trop écrits, les scènes risquaient de perdre en naturel, si elles ne l’étaient pas, les acteurs pouvaient se perdre ou surjouer. Dans ses interviews, le metteur en scène a expliqué que les scènes étaient filmées avec trois caméras, les acteurs étaient libres d’improviser mais ne pouvaient pas échapper à certaines formules souhaitées…
Quatre scènes essentielles marquent la mise en scène d’Entre les murs : deux de prise de parole, et deux de situation. Elles concentrent toutes des instants précis et fondamentaux, qui permettent d’infléchir et de sous entendre tout ce qui se passe hors champ et hors durée du film. La première arrive assez tôt, quand un enseignant déraisonne après avoir été confronté à une heure de cours éprouvante (scène qui, s’il faut chercher la petite bête, est peut-être un peu maladroite, notamment au niveau de l’interprétation, en regard du reste du film). Il lâche alors, lancé dans l’élan fulgurant de sa parole, tout ce que la conscience professionnelle réfute et qu’il a su garder en lui devant l’insolence des adolescents. La scène est très découpée et la caméra très mobile, tous les protagonistes présents dans la pièce étant filmé un à un, et le personnage principal sous plusieurs cadres. Ces précisions de filmage peuvent paraître anodines et pourtant elles permettent de montrer à quel point la mise en scène du film est imprévisible mais juste, elle est pensée afin de mettre en relief la puissance de chaque instant plutôt que de manière répétitive.
Dans la seconde scène importante de prise de parole, un élève (Carl) explique, le regard face à la caméra et en plan fixe, à quel point il est agacé par le comportement et la mauvaise foi de ses camarades. Deux filmages à l’opposé pour deux scènes similaires. Car dans un premier temps, on veut mettre en avant le débit d’une parole non maîtrisée et presque involontaire de la part d’un professeur qui devrait garder son calme, alors que dans le second exemple, on met en avant l’argumentation d’un élève jugé difficile et incontrôlable (à noter qu’il rappelle un personnage dans Elephant de Gus Van Sant, les deux étant noirs et imposants, ils apparaissent en décalé dans le cours du film, deux figures à l’intervention atypique dans un huit clos en pleine crise). Laurent Cantet déjoue ainsi les clichés de mise en scène et d’interprétation de manière subtile, tout en évitant une rhétorique de fond qui aurait été indigeste.

Les deux scènes de situation, celle du conseil de classe et celle du conseil de discipline, forment aussi un diptyque intéressant à comparer. Contrairement aux deux scènes citées plus haut, ces deux là sont élaborées de manière assez similaire, la structure en arc de cercle des meubles dans la pièce est mise en relief, et dans chacune d’elle le suspens dépend du non-dit. On pourrait alors penser que mon idée d’une mise en scène non systématique de Laurent Cantet dans ce film, comme je l’ai défendu plus haut, devient obsolète. En fait, la réappropriation du filmage du conseil de classe pour le tournage du conseil de discipline est logique selon la linéarité et l’enchaînement du film. Comme pour les deux scènes précédentes, la mise en scène met en avant un point de l’histoire et des personnages. En effet, les deux scènes de conseil se font écho, plus encore, la première induit la seconde.
La scène de conseil de classe voit une forte tension apparaître : les deux délégués de classe ont un comportement non respectueux vis-à-vis des professeurs et du proviseur. Ils sont tous agacés mais aucun n’ose intervenir, pensant peut-être qu’elles vont se ressaisir. Devant cette attitude insupportable, le professeur de français, notre personnage principal, se permet lui aussi un écart en déclarant un peu vite à propos d’un des élèves perturbateurs, dont l’avenir au sein de l’école devient de plus en plus flou, qu’il est de toute façon « scolairement limité ». Plus tard, dans une des scènes les plus impressionnantes du film, ces deux déconvenues ressurgissent en classe, le professeur déclare trop vite aux deux délégués qu’elles ont eu une attitude de pétasse (est-ce les insulter de pétasse ? Certains vont vouloir y répondre mais ça ne nous intéresse guère ici), s’ensuit une réaction un peu démesuré de Souleymane qui vient d’apprendre qu’il était jugé « limité ».
C’est lui qui se retrouvera en conseil de discipline ensuite. Le non-dit est encore là, sous la forme d’une menace qui pèse sur l’élève : il est probable que son père le renvoie au Mali s’il est exclu du collège. Autre non-dit : celui de la mère qui ne parle pas français et ne peut s’exprimer que via la traduction de son fils lors du conseil de discipline. Chacun des conseils voit donc deux protagonistes au centre : les deux délégués d’abord, la mère et son fils ensuite. Les professeurs et le proviseur créant la masse encerclante et visualisante, symbole de la pression exercée à la fois sur les élèves mais aussi sur les parents et le professeur (il est lui aussi montré du doigt, « l’affaire des pétasses » étant sorti du huit clos de la classe tout en étant gardé au sein du microcosme de l’établissement (sûrement pour éviter que cela ne prenne des proportions dangereuses.)).
Film à la fois social et personnel (puisque d’inspiration biographique), Entre les murs pose les questions sans prétendre y apporter de réponses. A la manière de la Belgique avec les frères Dardenne, de l’Angleterre avec Ken Loach, ou plus largement des jeunes cinéastes roumains, Laurent Cantet se fait l’un de plus grands porte parole d’un cinéma français témoin d’une situation de crise sociale. Que ce soit le chinois dont la mère est menacée d’exclusion, la jeune fille qui a des difficultés scolaires mais veut sincèrement éviter la filière professionnelle (si chèrement plébiscitée par le gouvernement, moins de perte de temps, moins de perte d’argent…), ou le gothique rejeté, chaque personnage est traité en profondeur, loin d’être considéré comme un simple membre supplémentaire dans le but de combler l’espace. Entre les murs propose une mise en scène humble mais puissante, laissant la place à différentes lectures possibles, repensant le récit linéaire et la forme du huit clos (celui-ci avait déjà été abordé en milieu scolaire dans Elephant de Gus Van Sant en 2003, ici la mise en scène et le synopsis sont très différents mais l’impression d’enfermement et de labyrinthe est un peu la même).