Pour son dix septième film, Almodovar reprend les thèmes qui lui sont chers et qui nourrissent la plupart de ses films. Il conte l’amour de deux amants, l’amour de la vie mais surtout l’amour du cinéma. Cette déclinaison subtile offre à los abrazos rotos une structure complexe qui confirme le talent désormais incontestable du réalisateur espagnol.Almodovar vogue entre passé et présent avec fluidité et subtilité pour conter l’histoire d’un amour aveuglant entre Mateo Blanco (Lluis Homar) et Magdalena (Penelope Cruz). Lui est réalisateur, elle rêve de devenir actrice. Tous deux jouent à être multiples. Lluis Homar passe aisément de Mateo Blanco, nom duquel il signe ses films et Harry Caine, pseudonyme derrière lequel il se cache pour écrire des nouvelles. Penelope Cruz, quant à elle, incarne trois femmes : secrétaire secrète d’un homme richissime, puis amante de ce même homme et enfin actrice éperdue du réalisateur de « Femmes et valises ». Almodovar joue à désincarner ses personnages, à les rendre autre. Derrière cette volonté de donner une multiplicité à ses acteurs, se cache un thème récurent de son œuvre cinématographique : l’identité. Mateo Blanco devenu Harry Caine mais surtout aveugle à la suite d’un tragique accident qui couta la vie à sa bien aimée, Magdalena, revient sur son passé et raconte l’histoire du tournage de « Femmes et valise », fabuleux autoremake de Femmes au bord de la crise de nerfs, qui changea à jamais sa vie.

Ce flash-back est sans aucun doute la meilleure partie de ce film, Almodovar lui consacre une esthétique fidèle au grand cinéma romanesque. Une histoire au romantisme désespéré qui conduit un amant richissime a engager une femme sachant lire sur les lèvres, a pousser sa maîtresse dans les escaliers et a filmer une cavale d’amoureux à travers des paysages déserts et grandioses qui confinent les deux amants dans un espace intime, seuls collés l’un contre l’autre, l’occasion pour Almodovar de révéler une énième référence cinématographique, celle bien sur de Voyage en Italie de Rossellini.
Almodovar décline aussi sa fonction de réalisateur aux multiples facettes, en s’incarnant au travers de son personnage principal, une vision fantasmée d’un réalisateur prêt a toutes les manipulations pour achever son ultime film. Ces imbrications d’histoires, ces mises en abyme, ces flash-backs offrent à Almodovar le statut de conteur extraordinaire. Son imagination inépuisable lui a permis l’épanouissement et la maturation des thèmes qui parcourent la majorité de ses films et que nous suivons avec intérêt depuis plusieurs années.

Ce dernier film marque l’évolution de son cinéma et nous offre une histoire magnifique, interprétée à merveille par les deux acteurs principaux. Il atteint une fois de plus l’osmose parfaite entre réalité et fiction, vie et cinéma, à l’image de cette phrase souvent répétée par le cinéaste : « la réalité a besoin d’être complétée par la fiction pour rendre la vie plus facile ».