Film sri lankais récompensé à Cannes par le prix de la Caméra d’Or, La Terre abandonnée raconte la vie de quelques personnages perdus entre guerre et paix.Vimukthi Jayasundara filme les incertitudes d’hommes, femmes et enfants abandonnés par le temps. Usant à la fois des effets du conte et de procédés narratifs évoquant (il s’en réclame lui même) Beckett, Kafka et Dostoïevski, il produit une oeuvre cinématographique pure mais cérébrale, confrontant la course au néant à l’infini du possible.
L’affiche de La Terre abandonnée est superbe. Etendue sur une terre en friche, une femme regarde une petite fille couchée elle aussi, la tête sur son ventre. La petite fille, avec des yeux immenses, regarde le ciel, et voit s’ouvrir, au milieu de gros nuages noirs, un semblant de clarté. En arrière plan un soldat surveille, au fond, il a l’air minuscule, presque parti, mais il est là.
La Terre abandonnée est fait de grandes et belles images qui disent, muettes, des milliers de choses. Longtemps en effet, le film reste quasi-muet. Mais l’absence de paroles ne prive pas le film de sens. Multipliant les paraboles visuelles, La Terre abandonnée déploie lentement son contenu, méditations sur la culpabilité, la liberté, la mort et l’attente...
Puis les images sont soutenues par les mots, et le récit du film se superpose avec celui d’un vieillard racontant à la petite fille un conte aussi terrible que troublant.
Se situant entre guerre et paix, le film décline le thème de la brèche, de la béance entre deux états. Les représentations narratives et visuelles sont diverses. Le trou peut être à la fois ce dans quoi sombrent les hommes (image de la tombe ou du précipice) et ce qui les fait naître (image du sexe féminin). Deux soldats assis au fond un trou creusé dans le sol, la petite fille qui interroge d’un regard sa mère à propos d’un trou percé dans un mur au milieu d’un corps de femme dessiné à la craie, quelques rayons de soleil se glissent dans un trou au milieu des nuages... On peut lire dans cette accumulation d’images une grande part du propos du film, le vide peut être à la fois traité comme fossé et comme ouverture ; il appartient aux hommes, et surtout aux enfants, de choisir comment le combler.
Toutefois, filmer le vide et l’attente c’est aussi risquer d’isoler le spectateur. La Terre abandonnée est d’emblée un film exigeant qui requiert une totale attention, mais qui ne fait rien (ou très peu) pour la susciter.