Le Pixar de l’été, évènement annuel de l’animation grand public, s’est désormais substitué au Disney de Noël. 2009, comme 2008, se situe dans les environs du ciel. Là-haut poursuit l’exploration de la poétique du numérique engagée depuis Toy Story, chargé d’humour et d’émotion, en flirtant toujours autant avec les schémas éculés des productions Disney. Retrouvant l’humain après Les Indestructibles, le film de Peterson et Docter délaisse l’objet, figure tutélaire du cinéma de Pixar. Mais la véritable singularité du film tient en l’emploi qui est fait de la 3D, nouveau moyen dynamique qui s’étend à travers le cinéma et que Pixar promet d’user dorénavant dans toutes ses productions.Wall.E, précédente production des studios, souffrait d’une dichotomie flagrante. Saluée par une large partie du grand public et de la critique institutionnelle, cette fable technologique se livrait en deux parties distinctes : la première davantage fondée sur des séquences poétiques et des situations esthétiques et la seconde profondément et lourdement narrative. Là-haut, à ses deux parties qu’il reprend, en greffe une troisième. Les vingt premières minutes, tant appréciées par les spectateurs du Festival de Cannes, retracent la vie du protagoniste Carl Fredricksen depuis son enfance jusqu’à sa vieillesse. A ses côtés se tient une jeune fille qui ne tardera pas à évoluer du compagnon de jeu à l’épouse éternelle. Les fondus judicieux, les jeux de miroir qui bondissent entre les époques et les sentiments, les séquences doubles qui contiennent dans leur correspondance la maturation de l’âge, tous ses motifs narratifs accompagnés d’une musique allègre exposent le début du film comme une fresque charmante de la vie. A l’instar de L’Étrange histoire de Benjamin Button, le corps des personnages changent sans que ne fane la vigueur de l’amour. Les élans poétiques et la rythmique leste de cette première partie sont succédés par une seconde qui sert de zone de transition avant que ne démarre la grande aventure portée au cœur du film. Carl Fredricksen, dans ce deuxième temps, est veuf, confortablement installé dans un quotidien rôdé. Seul le rachat de sa maison par un immobilier « men in black » le fait sortir de ses gonds jusqu’à ce qu’il soit enjoint, après la blessure d’un ouvrier de chantier, d’être interné dans une maison de retraite. Pour fuir l’implacable suite logique de la vie citadine américaine (école - lieu de travail - maison de retraite), Fredricksen, à la mémoire de sa femme défunte, gonfle en une nuit une immensité de ballons à l’hélium et, à bord de sa maison devenue volante, s’enfuit en Amérique du Sud pour atteindre les Chutes du Paradis, lieu édénique qu’il rêvait d’atteindre depuis son enfance. Cette deuxième partie lie la première à la troisième. Cette-dernière, sur les terres exotiques d’Amérique du Sud, enclenche la vieille machine de l’aventure à la Disney, avec ses lots de gentils héroïques, de méchants corrompus, de sbires infernaux et d’acolytes comiques. Souffrant du même défaut que Wall.E, Là-haut ne réussit pas encore une fois ce que ses premières minutes laissent présager : un conte défait d’une narration linéaire et consacré exclusivement au développement d’une poétique de l’image de synthèse.

Toutefois le film n’est pas dépourvu de symboles manifestes, porteurs d’un don du signe propre à Pixar. De la plus anodine –celle du vieil homme, figure lente comme une tortue, qui à l’image de l’animal porte sa maison au dessus de son dos- à la plus éloquente –celle du voyage entier de la terre prosaïque aux Chutes du Paradis pour accomplir le deuil et trouver l’ataraxie-, Là-haut déploie un panel de signifiances qui fait plus que de solliciter les adultes par de simples références culturelles, il requiert leur faculté de connotation intellectuelle. A l’inverse de L’Âge de glace 3 qui ne concerne les adultes que par ses clins d’œil explicites au gag cartoon, Là-haut, dans une logique de circulation des formes, invite autant le spectateur à reconnaitre des figures provenant des précédentes productions Pixar qu’à les repenser au contact d’un nouveau récit. Le voyage initiatique, qui fonde toutes les productions Pixar, se trouve être en l’occurrence l’œuvre de deux êtres considérés en général comme faibles par notre société contemporaine : un jeune garçon obèse et un vieil homme solitaire. Affublé de ses deux figures fragiles, l’initiation promise par ce genre de pèlerinage promet un défi de taille. Avec ces deux personnages, le voyage n’a pas la même signifiance et donc n’est plus messager des mêmes affects que lorsqu’il est accompli par un duo de monstres comme dans Monstres et Cie. La singularité du voyage accompli dans Là-haut ne tient pas tant aux différentes étapes qui le constituent qu’au moyen de visibilité grâce auquel le film s’offre.

Premier long-métrage en trois dimensions des studios Pixar, et promesse d’un avenir très fructueux, Là-haut joue, en terme visuel, sur deux niveaux : sur l’avant-plan et l’arrière-plan. Il y a ce qui constitue la surface de l’image, ce qui ne peut jaillir au-delà du cadre, qui bute contre les bords noirs de l’écran, et il y a ce qui fourmille au creux, dans la profondeur de l’image. Ce découpage en deux plans de l’espace, cette dualité de la dimension, est le lot pour l’instant de toutes les productions en 3D. Pour Là-haut, elle réaffirme les deux pôles qui régissent déjà la machine du récit. Dans l’intrigue Fredricksen, accompagné du jeune scout Russel, échappe au sol du quotidien pour s’envoler vers des cieux plus cléments. Il y a le hic et nunc morose et le désir coloré. Cette bipolarité du monde est formulée déjà par les couleurs. Le monde américain, montré sous le jour des entreprises immorales, affiche des couleurs ternes, constituées de noir, blanc et de dérivés grisâtres. Tout ce qui est source de malheur, de l’arbre qui s’abat sur la maison aux pierres menaçantes d’une terre inconnue, se pare d’un coloris insipide. A contrario, le monde du rêve, qu’il soit dans le passé du couple parfait ou dans le futur du désir à assouvir, affiche des couleurs vives, chaleureuses et parfois chatoyantes.

L’étendue de l’univers tel qu’il est perçu à travers Là-haut se découpe en deux éléments. A l’instar de ce modèle représentatif, la 3D découpe la perception en deux champs : le proche et le lointain. En fait, la profondeur de l’image se constitue d’une superposition de strates planes qui constituent l’illusion du relief. Maintenant qu’une pléthore de films en 3D sont distribués en salle, nous pouvons discerner que la nature de la dimension repose sur le chevauchement de couches. Entre chacune d’elles, les dégradés sont difficilement intelligibles, ce qui donne l’impression, au regard attentif, d’avoir une succession de planéité plutôt qu’une véritable confection du relief. Le visage de Fredricksen dispose de très peu de volume. Il n’apparaît en dimension que mis à côté d’un arrière-plan lointain. Ceci n’empêche pas Là-haut de témoigner d’un emploi du relief singulier, signifiant et parcimonieux. Considéré par les plus réticents comme un gimmick superfétatoire pour redynamiser le cinéma, la 3D occupe en l’occurrence la place d’un outil pour réactualiser le récit cinématographique. User comme un amusant moyen de vraisemblance dans L’Âge de glace 3, le relief employé par Pixar instaure deux espaces, celui qui nous est proche et celui qui nous échappe. L’un des plans les plus symptomatique du fait est celui du jeune couple qui, pour piqueniquer tranquillement monte une bute bucolique pendant qu’en arrière-plan la ville apparaît distante, reléguée à un autre espace. Le spectateur partage l’instant intime avec les deux protagonistes romantiques et se sent, par un effet de pure perception visuelle, éloigné de l’espace urbain. La 3D a un enjeu narratif et a fortiori émotionnel. Elle rattrape par ailleurs l’avance prise par le son. Depuis l’invention du son multicanal « surround » qui permet de spatialiser la sonorisation du film, l’image stagnait dans sa visibilité unidirectionnelle. Dorénavant, avec la 3D et sa projection double, l’image rejoint la mise en espace acquise par le son depuis longtemps. Dès lors, est mis à disposition un moyen inédit, pour l’instant surtout à portée des grosses productions américaines, de nouveaux modes de récit et de forme. Car si l’envolée aventureuse de Carl et Russell évoque l’échappée spatiale de Wall.E, un bond à été franchi, non pas tant sur le plan du scénario -les deux films souffrant des mêmes lacunes- que sur le plan de la mise en images et en mouvement de celui-ci.
La montée de l’homme dans l’infini des cieux, avec tout ce que ça comporte de connotations religieuses, spirituelles et philosophiques, se renforce dans l’enfoncement de l’écran. La percée des tunnels au creux de l’image ou la duplication du réel par l’illusion sont des thèmes que les premiers films en 3D s’empressent de développer. De Là-haut à The Hole, le prochain Joe Dante, ou Avatar, le prochain Cameron, le chemin que trace la cavité de la profondeur ouvre de nouvelles possibilités d’échappatoire qui affirme la vieille analogie entre le cinéma et une certaine fenêtre sur le monde. La beauté de Là-haut tient à l’assimilation de cette fenêtre à une ouverture abstraite vers les territoires de l’esprit. En plus d’être un fabuleux voyage, la fuite de Fredricksen vers un ailleurs se veut également une élévation de l’esprit vers la maturité du cœur, vers une sagesse de l’esprit afin de mieux accepter la condition du vieil âge pour passer de belle manière le flambeau à la jeune génération. Eculé sur le plan du scénario et des situations, Là-haut rehausse sa valeur en confirmant que Pixar joue autant sur le terrain du divertissement que sur le plateau de l’intelligence, donnant de ce fait raison à Alain Badiou : « C’est le grand avantage démocratique de l’art du cinéma : on peut y aller le samedi soir, pour se reposer, et s’élever par surprise. »
Un second avis sur ce film est en cours d’écriture...