Réalisateur prolifique, Clint Eastwood, après avoir mis sa carrière d’acteur entre parenthèses depuis Million Dollar Baby, revient une ultime fois des deux côtés de la caméra avec Gran Torino pour nous rappeler à quel point sa carrière cinématographique est profonde, divertissante et passionnante, et ce depuis plus de 50 ans.Aujourd’hui perçu comme un auteur de mélodrames puissants usant d’un classicisme cinématographique d’une grande pureté, Eastwood n’en reste pas moins, ce que beaucoup ont oublié, l’interprète iconique des Dirty Harry (il en réalisa même un segment en 1984) et de tout un pan de cinéma américain viril à la morale ambiguë s’inscrivant dans une perspective divertissante pas toujours en phase avec la critique de ces trente dernières années. Clint Eastwood, pour son dernier rôle, décide de synthétiser toutes ses incarnations à travers le personnage de Walt Kowalski renvoyant dos à dos les contradictions de l’auteur avec une intelligence rare.

Gran Torino, avant d’être le titre du film, est une voiture, une Ford, entreprise pour laquelle Walt a travaillé la majeure partie de sa vie après avoir servi son pays durant la guerre de Corée. Patriotique à l’extrême, raciste, bougon, Kowalski déteste tout le monde y compris ses enfants et ses petits-enfants qui le regardent comme un vieillard sénile juste bon à envoyer à la maison de retraite et à fournir un héritage intéressant (dont la fameuse Gran Torino). Témoin de la mutation de son quartier devenu celui de la communauté Hmong, Walt Kowalski voit d’un mauvais œil l’arrivée d’une famille asiatique dans la maison voisine. Le vieil homme, prompt à dégainer son fusil à la moindre occasion, menace un gang venu provoquer ses voisins et devient malgré lui le héros d’une communauté qu’il déteste par ignorance mais avec laquelle des liens nouveaux vont s’établir, notamment avec les deux adolescents de la famille.
Si Clint Eastwood reprend en grande partie le schéma narratif de Million Dollar Baby et certaines de ses thématiques, Gran Torino reste néanmoins un film audacieux et viscéral sans abandonner le ton mélodramatique propre au réalisateur. Étonnamment, la première partie du film contient un grand nombre d’éléments comiques contenus essentiellement dans les dialogues et surtout dans l’interprétation d’Eastwood qui renvoie paitre, entre deux râles, absolument tous ses interlocuteurs de manière proprement imparable. Tout en s’éloignant d’un jeu parfois monolithique, l’acteur-réalisateur convoque l’imagerie iconique des personnages qui l’ont rendu célèbre et qui auraient vieilli dans un même corps. A la fois sage vertueux détenteur de valeurs oubliées et vieillard misanthrope, maniaque de la gâchette et intolérant, Kowalski témoigne de toutes les contradictions du cinéma d’Eastwood sans jamais sombrer dans une schizophrénie embarrassante.

Eastwood assume pleinement son physique désormais usé (normal à près de 80 ans), et l’utilise de manière à la fois dramatique et ludique, notamment dans une poignée de scènes d’affrontements impressionnantes basés pourtant sur la domination physique de l’autre, quand bien même aucun coup n’est échangé. En témoigne la séquence jouissive dans laquelle Kowalski voit sa jeune voisine se faire molester par des membres d’un gang noir et dont l’intervention menaçante est incroyablement amenée et rendue crédible par l’assurance du personnage. « Tu ferais bien de faire attention à toi » lui lance un des jeunes agresseurs au physique sculpté, ce à quoi Kowalski se contente de répondre par un puissant « Oh Yeah ! ». Pas résigné pour un sous, Eastwood se permet même de mettre en scène son personnage de septuagénaire en plein passage à tabac digne de l’inspecteur Harry.
Passée la dimension divertissante du film que certains pourront trouver triviale quand bien même elle fait partie intégrante du cinéma de Clint Eastwood, la réalisation simple mais précise et son rythme linéaire ne viendront pas perturber les habitués du réalisateur qui n’oublie pas ses qualités premières de metteur en scène et de conteur. Le film recycle pourtant la figure archétypale du vieillard grincheux et misanthrope qui, au détour d’une rencontre, va revoir ses jugements et s’attacher progressivement à ce qu’il haïssait auparavant, ici la communauté asiatique que Kowalski connaît uniquement par la guerre de Corée. Cependant, Gran Torino ne s’arrête pas à cette simple vision douce-amère du monde et creuse de manière virtuose un nombre incalculable de thématiques qui font toute la richesse du film. Celui-ci enrichie considérablement sa dimension mélodramatique première en intégrant une tonalité comique inattendue (toutes les scènes chez le coiffeur) et en flirtant à plusieurs reprises avec le genre du vigiliant movie, voire du western dans la seconde partie.

Le réalisateur fait à nouveau preuve d’une très grande finesse dans sa narration et fait évoluer d’une manière incroyablement naturelle les préjugés de son personnage tout en renforçant l’empathie du spectateur pour ce dernier. Si le film paraît avancer sur des rails au regard de la trame principale, finalement sans réelle surprise, c’est sa capacité à faire surgir les non-dits de Kowalski dans sa confrontation à toute une galerie de personnages (sa famille, le prêtre, le coiffeur, les voisins) qui font de Gran Torino un grand film sur l’humain, touchant dans le portrait d’un homme angoissé par sa mort qui confinerait à celle de ses propres valeurs. Ce n’est pas tant l’évolution du personnage qui est notable (Walt ne va pas changer sa vie à la veille de sa mort), mais l’évolution du regard du spectateur sur Kowalski, qui passe du statut de vieux réactionnaire à celui d’homme droit et sensible. Un peu comme Eastwood finalement…