Après être passé entre toutes les mains ou presque depuis une vingtaine d’années, l’adaptation de Watchmen revient finalement à Zack Snyder, déjà responsable de celle du très discutable 300. Son nouveau projet a pour ambition d’être à la fois extrêmement fidèle au comic book d’origine et de devenir le premier film de super-héros mature et transgressif. Cependant, une adaptation n’équivalant pas à la traduction immédiate que propose Snyder, le métrage échoue partiellement dans sa tentative d’exhaustivité.Déjouant la linéarité narrative des films de super-héros habituels, Watchmen nous présente des personnages vieillissants ancrés dans un univers uchronique complexe se situant au milieu des années 80. Le président Nixon exerce son cinquième mandat et les Etats-Unis ont gagné la guerre du Vietnam grâce au Docteur Manhattan, demi-dieu doté de pouvoirs dévastateurs. Les Watchmen sont des justiciers autoproclamés et masqués qui sont intervenus dans tous les grands évènements du pays depuis le milieu du XXème siècle. Le générique du film, grandiose, nous en offre une reconstitution à travers une série de vignettes drôles et évocatrices quant au passé des divers protagonistes. Depuis, une loi a été instaurée, interdisant les justiciers masqués, mais l’assassinat de l’un d’entre eux (Le Comédien) va raviver les fondements même de l’association.

La première partie du film est ainsi principalement composée de flashbacks destinés à présenter la genèse des personnages et leurs divergences fondamentales. Narrateur intérimaire, Rorschach est le seul à avoir abandonné son identité légale au profit de velléités judiciaires proches de celles du Travis Bickle de Taxi Driver. A ses côtés, le métrage prend des allures de film noir assez intrigantes dans cet univers science-fictionnel, évoquant parfois Blade Runner. La dimension référentielle de Watchmen, assez bien dosée, contribue à la volonté du réalisateur d’ériger un manifeste de Pop culture, dommage cependant que le film ne parvienne pas à garder cet objectif à niveau.
Car si l’ambiance de fin du monde qui imprègne l’ensemble du film est particulièrement réussie, Snyder est constamment à deux doigts de faire basculer l’ensemble de son esthétique dans les bas-fonds d’un grotesque propre à la transposition telle quelle d’une case de bande dessinée à un écran de cinéma. Si on retrouve évidemment une vulgarité assumée renforçant l’atmosphère décadente de l’univers de Watchmen, Snyder déborde parfois de son sujet et se retrouve alors hors-propos notamment lors d’une séquence de coucherie sur fond de lune et d’ « Hallelujah », relent d’un érotisme publicitaire déjà présent dans 300 et qui contredit le propos du film.

La gestion des personnages est également déroutante, parfois frustrante lorsque le spectateur prend conscience que le personnage le plus fascinant, soutenu par une interprétation charismatique (Jeffrey Dean Morgan incroyable en Comédien) est exploité environ un quart d’heure sur 2h45. Véritable anti-héros carnavalesque et amorale, Le Comédien incarne toute la déliquescence de l’humanité en usant d’une violence absurde et démesurée envers tous les êtres qui l’entoure. A contrario, le personnage du Docteur Manhattan, qui perd lui aussi peu à peu son lien avec l’humanité, est victime d’une trop grande exposition amoindrissant son impact initial au travers de longs dialogues métaphysico-mélancoliques qui témoignent d’un réel problème d’adaptation du papier à l’écran. Quant au Spectre Soyeux, seule héroïne masquée, elle est plus proche du personnage-fonction que de l’icône pop attendue.

Watchmen reste malgré tout un film passionnant dont l’essentiel des qualités est davantage tributaire de l’œuvre originale que de la mise en scène hybride et finalement peu ambitieuse de Snyder. Reste une première partie captivante et réussie qui questionne les crises identitaires des héros englués dans leur passés glorieux de justiciers, incapables d’affronter leur humanité mise à mal par un univers devenu fou. Par la suite, Watchmen manque à la fois de folie pour exploiter pleinement son concept et de souffle épique, faisant retomber la dernière heure du métrage dans une quasi-banalité, exceptée peut-être la scène finale chez Ozymandias qui ressemble plus à un mauvais péplum italien qu’a un final de blockbuster.
Cependant l’originalité (voire la bizarrerie) et l’absence de concession du résultat mérite une vision d’autant qu’il s’agit certainement du film le plus abouti de Zack Snyder. Il n’est en revanche pas interdit de rêver à ce qu’aurait pu faire un Paul Verhoeven d’un tel univers, car en matière de blockbuster transgressif (Robocop, Starship Troopers), difficile encore de faire mieux que le réalisateur hollandais.