Redacted (Un film de Brian De Palma)
La guerre des images
Par Julien Hairault, le 27 février 2008
On n’aura pas attendu très longtemps (un film en fait, le médiocre Battle for Haditha de Nick Broomfield) pour voir une oeuvre traiter de la guerre en Irak (du point de vue du terrain) d’une aussi belle manière que celle qui nous est donnée à voir dans le nouveau film de l’américain Brian De Palma, Redacted, monument qui renouvelle le genre du film de guerre à haute teneur politique. Un peu moins de vingt ans après Outrages qui dénonçait le viol par des soldats américains d’une jeune femme pendant la guerre du Viet-Nam, De Palma réécrit cette même histoire, tristement réelle car appartenant aux nombreux et terrifiants écarts de conduite des soldats US relatés pendant l’actuel conflit, pour non seulement dénoncer l’intervention américaine sur le sol irakien, mais aussi pour écrire un nouveau traité théorique de cinéma, basé sur une utilisation somptueuse d’images numériques, venues d’internet ou d’ailleurs, mais qui témoignent toutes d’une époque, notre époque, qui est en train de changer.

Redacted se présente comme un vrai faux-documentaire, une compilation de documents filmés selon des procédés différents, toujours sans grands moyens, mais avec un souci du réel infaillible, une envie pressante de retranscrire la réalité (« the truth ») et nous la donner à voir sans concessions, quitte à nous choquer et nous perturber. Six ans après le début de la guerre, De Palma semble nous dire qu’il faut désormais prendre conscience de ce qui se passe là-bas, et refilme ce qu’il a vu sur YouTube dans des vidéos de soldats américains qui ont pris l’habitude sur le terrain de filmer leur quotidien. Il y a par exemple dans Redacted de nombreuses vidéos que l’on trouve sur internet, sur des sites de partage ou de propagande, des blogs... Toutes ces vidéos ont été tournées par l’équipe du film, mais la plupart d’entre elles sont des copies de vidéos existantes qui pour des problèmes de droit n’ont pas pu être réutilisées comme telles dans le film.

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L’un des premiers enseignements de Redacted est de faire entendre les voix des faiseurs d’images de cette guerre, peu importe qu’ils soient irakiens ou américains. Aujourd’hui, la guerre se gagne autant dans les ruelles des principales villes du pays (ici Samara) que sur le net. Les soldats américains y dévoilent leurs regrets, comme le sergent Mc Coy qui dénonce à visage couvert les atrocités qu’ont commis ses camarades, c’est à dire le viol et le meurtre d’une adolescente en pleine nuit, loin de la base dans laquelle ils sont enfermés quand ils ne sont pas en poste sur le barrage de la ville. Des Etats-Unis, sa femme laisse sur son blog (« the video journal of a soldier’s wife ») un message de détresse, se posant des questions sur l’avenir de son mari dans une guerre qu’elle ne comprend plus, alors que dans le même temps une jeune américaine se révolte contre les violeurs et leur prédit les pires souffrances, joignant aux mots le salut nazi, dans ce qui reste l’une des scènes les plus fortes du film, où un visage nouveau et extrémiste de l’Amérique est exposé. On peut en effet voir la prolifération des sources des images de Redacted comme un moyen pour De Palma de multiplier les profils différents de ses concitoyens, le numérique et le web apportant à tous aujourd’hui les moyens de s’exprimer et donner son point de vue sur le monde. Du coté irakien, le cinéaste nous rappelle les sites de propagande islamiste qui mettent en ligne des vidéos d’attentats ou d’exécutions de soldats américains, n’oubliant aucune étape du processus, de la mise en place la nuit par un enfant d’une mine recouverte par un ballon, au moment où le GI marchera et explosera sur celle-ci. Enfin Redacted n’oublie pas le rôle des médias institutionnels, et en premier lieu bien entendu les télévisions. Encore une fois occidentaux et arabes luttent à armes égales et semblent avoir trouvé un créneau qu’ils ne quittent plus. Si les premiers font dans l’investigation sur le terrain pour souligner les failles de la présence américaine en Irak (lors d’une perquisition nocturne dans la maison qui sera plus tard le lieu du crime, une troupe de soldats est dérangée par une équipe de télé), les seconds interviennent après coup, après le viol, scène charnière du film, pour dénoncer, accabler, et appeler à la révolte contre l’occupant. Ce que Brian De Palma arrive à faire à merveille ici : c’est dénoncer le fossé qui existe entre les irakiens et les soldats, comme en témoigne les scènes au barrage où même le langage des signes le plus simple peut mener au désastre.

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Ces registres d’images différents permettent au cinéaste de témoigner de l’importance et du poids des vidéos et de la communication dans une guerre moderne. Le sergent Salazar est le plus gros pourvoyeur d’images du film. Sa caméra numérique le suit partout, du campement des soldats au barrage qu’ils tiennent sur le pont de la ville, en passant par cette triste virée nocturne pour enregistrer le viol de ses camarades. Les premiers plans de Redacted sont ceux de ce soldat se filmant dans le miroir de la chambre de sa compagnie, et qui nous explique qu’il tente d’enregistrer le plus de fragments de vie possible de lui et de sa troupe (présente en arrière plan) sur et en dehors du terrain, histoire de rendre la vérité publique, tout en s’offrant un document de valeur qui lui ouvrira peut-être les portes d’une école de cinéma à son retour de la guerre. A l’image du projet de De Palma, le film de Salazar n’a pas pour but qu’une unique portée politique, mais possède également un objectif esthétique, qualitatif, qui dépasse le simple reportage. En quelque sorte ce qu’il filme et sa démarche font de lui le double du cinéaste à l’écran, dont la séquence du viol serait pour l’un comme pour l’autre l’ultime métaphore du comportement des américains sur le sol irakien. Salazar suit ses camarades dans le but d’enregistrer le moindre détail de leur quotidien, et de témoigner en même temps de la folie qui peut atteindre des hommes exposés à des tensions et à l’inhumain jour après jour, déshumanisation dont-ils participent activement à la propagation. Pour De Palma, cette séquence symbolise à une échelle plus vaste le viol du peuple irakien et de son sol par l’armée et l’administration américaine. L’utilisation dans cette scène de plans choquants et oppressants nous rappelle que le réalisateur a toujours dans sa carrière su mettre en avant des détails qui chez le spectateur appartiennent au registre de l’affect personnel, opérant souvent un effet repoussant ou intriguant, parfois les deux à la fois, toujours violent en tout cas, pour interpeller le plus possible et créer un sens profond. Que De Palma ait pris comme sujet pour parler de l’Irak cet horrible fait divers en dit long sur son envie de nous faire réagir, et cette logique implique aucune restriction dans la monstration des dommages collatéraux de cette guerre. La séquence finale de Redacted se compose de photos de cadavres d’irakiens innocents, principalement des femmes et des enfants tués par les américains.

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Le viol, scène centrale du film on l’a dit, est à l’origine d’une dernière demi-heure qui est plus de l’ordre de la fiction, cette hypothèse étant soulignée par le fait que les images ne proviennent plus de sources privées, mais de caméras de surveillances, celles du camp militaire. Le sergent McCoy qui n’a pas assisté directement au viol et aux meurtres est pris de remords et voit se dresser face à lui les deux soldats qui les ont commis. Joués par Daniel Sherman et Patrick Carroll, deux acteurs semi-professionnels d’une qualité rare, ces deux horribles personnes qui considèrent l’Irak comme un pays à raser et ses habitants comme des moins que rien font de Redacted et de sa dernière ligne droite une vertigineuse descente en enfer dans laquelle De Palma n’hésite pas une seule seconde à forcer le trait et la caricature de ces hommes détestables. Le cinéaste détruit la notion même de cliché, et tente même avec brio dans une séquence remarquable, celle où Salazar s’explique et s’effondre devant le psychologue de la base, que sa mission (celle du cinéaste et du Cinéma en général) est de rendre compte d’une réalité, de témoigner tandis qu’on continue toujours de ne rien faire et de ne pas condamner les dommages collatéraux causés par l’armée américaine. La dernière séquence de Redacted, encore plus forte, se passe sur le sol américain, dans un bar où le sergent McCoy est fêté en héros par ses amis, et applaudit par les clients présents dans la salle, alors qu’en pleurs, il raconte n’avoir rien fait quand il savait que ses collègues étaient en train de violer une jeune irakienne et d’assassiner le reste de sa famille. Il est pris en photo aux cotés de sa femme (celle-là même qui tenait un blog vidéo), le visage abattu, impossible d’exprimer la joie demandée par le photographe, tandis que sa compagne affiche elle le sourire satisfait d’une Amérique contente de revoir ses héros retourner au pays sans se soucier du désastre de la guerre qu’ils ont connu. Cette dernière scène en dit long sur la colère de De Palma envers ses concitoyens aveuglés par les images fabriquées des médias américains qui édulcorent la réalité, allant même jusqu’à la censurer parfois.

Redacted est le premier film de guerre de l’histoire du cinéma à être directement en phase avec la réalité qu’il dénonce, parcourant le monde toujours en mouvements des images modernes et de leur portée politique. C’est un hommage à tous les vidéastes amateurs et autres utilisateurs de Youtube qui par leurs maigres contributions donnent leur point de vue sur le monde, et essaient de le changer. C’est surtout un film théorique qui ouvre les portes d’une nouvelle modernité cinématographique basée sur une remise en cause des images, de leur fabrication et de leur implication dans le monde, et sur l’avenir du septième art.

Images : © TFM Distribution






Auteur d’une performance exceptionnelle dans le nouveau film de P.T. Anderson, Paul Dano était jusqu’à aujourd’hui connu comme "celui qui ne parle pas dans Little miss sunshine". Il sera désormais le pasteur prêcheur de There will be blood. 5 autres grands personnages empreints "d’une certaine religiosité" :

  1. Robert Mitchum dans La nuit du chasseur
  2. Gérard Depardieu dans Sous le soleil de Satan
  3. Mel Gibson dans Signes
  4. Samuel L. Jackson dans Pulp Fiction
  5. Jeremy Irons dans Mission


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