Film-révélation du dernier festival de Cannes, première réalisation à 20 ans de Xavier Dolan (acteur dans Martyrs de Pascal Laugier), J’ai tué ma mère surprend, malmène et nous plonge dans les méandres d’une adolescence torturée qui trouve merveilleusement son exutoire dans l’expression et la sensibilité artistique. Un Crazy (Jean-Marc Vallée, 2006) version pop et à la première personne.Hubert Minel a 16 ans et ne supporte plus sa mère, ses questions quotidiennes insignifiantes, ses vestes et sa déco kitsch, ses chantages, ses provocations, sa crème au coin de la bouche quand elle mange... Il aimerait exprimer son amour sans que tout ne s’écroule dix minutes plus tard. On croirait une adolescence ordinaire, et pourtant tout semble inverser, ce n’est pas l’ado qui passe son temps devant la télévision et n’accepte pas d’être dérangé, ce n’est pas l’ado qui s’achète plein de vetements, qui ne veut pas faire à manger... Parce qu’Hubert et sa mère sont, comme il le dit, uniques. Une relation amour-haine qui prend une ampleur démesurée, jusqu’à l’étouffement mutuel. Le fossé se creuse malgré eux quand elle apprend son homosexualité plus ou moins dissimulée (il ne lui a pas dit moins volontairement que faute de communications), qui, une fois n’est pas coutume, ne semblait pas un problème ou mal vécu par le concerné. Si les choses sont si compliquées et invivables, c’est parce que les sentiments sont exacerbés, et les corps si vivants. J’ai tué ma mère évite tous les clichés (liés à l’adolescence, à l’homosexualité, aux parents en échec...) et devient un hymne à la différence, à tout ce qu’on désigne vulgairement par "spécial". J’ai tué ma mère s’intéresse bien moins à l’homosexualité ou la mono-parentalité, jamais désignés comme responsables, qu’à la création artistique et aux relations humaines dans ce qu’elles ont justement de spécifiques, d’essentielles.

C’est parce qu’il mêle habilement les deux, forme cinématographique et vécu (à l’image de ces lettres et poèmes qui se lisent et s’écrivent directement sur l’écran), que J’ai tué ma mère est brillant. Multi-influencé, notamment par la Nouvelle-Vague, Wong Kar-Wai (scènes de ralentis en musique dans les couloirs et la cuisine...), Pedro Almodovar (la mère entre Victoria Abril et Blanca Portilla, et la décoration de l’appartement), Xavier Dolan construit son film par succession de mini-séquences qui se suivent de manière linéaire mais marquent des étapes via leur mise en image. On retrouve ainsi des scènes filmées en noir et blanc (sorte de journal intime face caméra), des ouvertures par montage cut d’inserts (des fruits et légumes pour le marché, des jets de peinture pour la scène pollockienne...), et des séquences oniriques ou plus classiques du film de fiction. Xavier Dolan se joue des régimes d’image ; couleurs et noir et blanc, fiction et documentaire ; mais aussi du temps. Si à priori, celui-ci semble linéaire, on s’aperçoit finalement que certaines journées et certains événements sont très étirés, alors que d’autres phases sont très elliptiques. Xavier Dolan rompt ainsi l’esthétique classique du film intime et quotidien, en transformant chaque instant en noeud dramatique et formel.

Chaque personnage, même les plus secondaires (la mère d’Antonin, l’amie de sa mère, sa prof, le proviseur...) a une histoire, une profondeur, une justesse. Les dialogues sont très bien écrits et dits. C’est toute la force du film de fiction autobiographique (non non, pas d’erreur dans l’énoncé !) créer un univers mis en scène tout en gardant le privilège de la veracité du vécu, d’un fond documentaire, tellement plus touchant et saisissant que le faussement banal et la complaisance dans le stéréotype et les lieux communs de nombre de films, surtout français, qui surfent abondamment sur les tendances sociologiques et les faits divers (les enfants de divorcés, les familles recomposées ou foudroyées par un drame : enfant malade, disparu...).
Les adeptes d’un cinéma de fiction plus classique ou insensibles à la démarche pourront facilement taxer le film d’égocentrisme et de maniérisme. Mais, le jeune réalisateur joue franc-jeu et n’est pas là pour séduire. Son art est sans concession, avec ce que cela sous entend de portée exutoire, sans le but ni d’être beau, ni de se faire divertissant. Xavier Dolan nous emporte dans un tourbillon vivant et sensuel, en espérant que J’ai tué ma mère connaisse plus de suite que le Tarnation de Jonathan Caouette en 2003.