Pour son nouveau film derrière la caméra, l’acteur engagé Sean Penn adapte à l’écran le roman éponyme signé Jon Krakauer, qui relatait un fait divers survenu au début des années 90 en Alaska, la mort d’un jeune homme (Christopher McCandless, joué ici par le très bon Emile Hirsch) qui était venu de son plein chef se perdre là-bas pour s’abandonner à la nature.Into the wild est un film qui de part la structure de son montage, oppose la nature au monde civilisé. Deux instances temporelles cohabitent dans cette oeuvre. La première est celle qui suit Chris (qui se fait appeler Alex Supertramp pour ne pas laisser de trace) lors de son aventure en Alaska, autour du bus abandonné qui lui sert d’habitat. Seul dans la nature, tel Robinson Crusoe sur son île, on le regarde apprendre à survivre par la chasse et la pêche. Cette histoire est montée en parallèle avec les deux précédentes années de sa vie, celles qui l’ont vu fuir sa famille après avoir obtenu son diplôme à la fac, pour arpenter l’Ouest américain. Le film fonctionne alors plus comme un road-movie, étant donné que notre héros fait sur son chemin des rencontres marquantes dans des paysages de carte postale. De l’Arizona au Dakota, en passant par la Californie, les voyages de Chris/Alex donnent du mouvement au film, une dynamique qui contraste avec les scènes plus posées tournées autour du « magic bus » en Alaska.

Au fond on comprend les intentions de Sean Penn derrière un tel découpage. En filmant le radical « retour à la nature » de son personnage principal, il rend un hommage incroyable à celle-ci. La célébration des grands espaces américains qui est faite ici contraste avec l’univers familial et froid duquel s’échappe Chris, grand amateur de littérature américaine (Thoreau entre autre), et qui voit dans sa fuite vers l’Alaska l’occasion de rejeter les valeurs de la société contemporaine pour vivre comme bon lui semble. Intelligemment, Sean Penn n’accable pas la société américaine du mal être intérieur de son héros, préférant se concentrer sur la famille (l’effet de loupe ou de miroir consistant ici comme ailleurs à faire le portrait d’une société à travers les membres d’une seule famille). Les rencontres que fera Chris/Alex avant de partir pour l’Alaska se révèleront pleines d’humanité : un fermier du Dakota (Vince Vaughn), un couple de hippies voyageurs, et un viel homme californien solitaire. Autant de rencontres qui prépareront notre héros au grand voyage, et qui en disent aussi long sur l’Amérique d’aujourd’hui. Tous ces personnages se font un peu le miroir de Sean Penn, artiste engagé politiquement et qui ne laisse jamais une occasion de prendre position sur les questions de société brûlantes. Into the wild lui permet de déclarer haut et fort son amour pour son pays, lui qui s’est toujours décrit comme un patriote inquiet des dérives des administrations Bush.

Sa mise en scène des merveilleux paysages que le film traverse en rend parfaitement compte. Grâce à l’aide du chef opérateur français Eric Gautier, il filme avec tendresse et amour la nature comme elle se présente, à la fois sauvage et gracieuse. Ces deux derniers adjectifs pourraient aussi bien décrire le jeune Emile Hirsch, acteur incroyable qui s’impose avec naturel à l’écran, et sait se fondre habilement dans un paysage, à l’image de cette très belle scène où il court au milieu de chevaux sauvages. Into the wild nous donne une leçon de photographie des grands espaces, si bien que le film en devient parfois trop beau tant on abuse des couchers de soleil, des vols d’oiseaux, et surtout d’une musique extra-diégétique (fort belle pourtant) qui à la longue lasse. D’une manière générale, c’est un peu tout le film qui répond de ce procédé formel. Les plans sont souvent très courts, l’action toujours découpée le plus possible (on pense au moment où Chris/Alex plonge dans l’eau par exemple), et la voix off de la narratrice (la soeur du personnage principal) omniprésente au coté de celle du héros lui-même. Sean Penn impose un ton didactique très rythmé à son film, de peur de voir le spectateur s’ennuyer devant une aussi flagrante contemplation de la nature. Si cela dérange par moments, surtout quand le récit semble ne plus pouvoir suivre le rythme des images vers le milieu du film, ce procédé de mise en scène permet à Into the wild d’acquérir un air faussement naïf et utopique, qui prend tout son sens lors des dernières minutes.

Le final tragique du fait divers et donc du film, qui voient Christopher mourir à petit feu après s’être involontairement empoisonné en mangeant une mauvais herbe, permet au discours de Sean Penn de retomber vers un pessimisme raisonnable. La mort du héros en milieu naturel ne suffit pas à elle seule à dire que cette aventure ne relevait finalement que de l’utopie, et donc d’une impossibilité qui soulignait qu’au fond, nous sommes tous destinés à vivre dans nos sociétés respectives en en acceptant ses valeurs, bonnes et mauvaises. La force des dernières images du film est de mettre en scène le rêve de Chris de revenir vers sa famille qui l’attend toujours. Mourrant, le jeune homme avait pris soin d’écrire sur un livre, « le bonheur n’est réel que lorsqu’il est partagé ». Il sait que la fin est proche, et que son aventure en Alaska, aussi belle qu’elle ait pu être, n’a pas eu vraiment de sens car restée personnelle. Au regard de cet émouvant final, qui au passage figure un autoportrait du vrai Christopher McCandless devant son « magic bus », les rencontres faites par le jenue homme pendant les deux années (ou 2h30) passées prennent une valeur inestimable. La morale d’Into the wild est que la vie vaut la peine d’être vécue quand on sait s’entourer d’êtres simples et vertueux au milieu de paysages magnifiques, loin de la modernité d’un monde qui s’éloigne de plus en plus de ses instincts naturels.