La caméra DV d’Edgardo Cozarinsky suit les errements d’un jeune gigolo dans la nuit de Buenos Aires... Un film intimiste et sincère sur la vie d’un personnage touchant, qui se révèle très vite perturbé par un entourage qui revient de l’au-delà.Cousin argentin de Gaël Garcia Bernal, Gonzalo Heredia campe un jeune homme (Victor) qui, pour vivre, passe ses nuits entières à se prostituer. Le film choisit la nuit qui précède le jour de la Toussaint comme cadre à l’histoire. Edgardo Cozarinsky fait dialoguer son personnage avec des hommes et femmes aux destins également en marge (d’autres gigolos, des chauffeurs de taxi, des sans abris), mais aussi avec des représentants de la classe supérieure (les bourgeois clients des gigolos).

On ne sait pas vraiment où veut nous mener Cozarinsky dans la première heure de son film. Ronde de nuit se contente de suivre pas à pas les déambulations de Victor dans les rues de Buenos Aires. La mise en scène utilise au mieux les outils de la DV pour établir une ambiance intimiste et réaliste (la lumière du film provient des éclairages « naturels », les lampadaires des rues...). Tout est fait pour que le spectateur partage la vie du personnage principal du film, comme impliqué malgré lui dans l’intrigue en tant qu’observateur privilégié de l’action.
Mais cette balade « tranquille » dans le milieu de la nuit à Buenos Aires prend fin quand Cozarinsky décide de donner au spectateur les premiers indices du dérèglement du réalisme apparent. La scène où Victor manque de peu de se faire renverser par une voiture perturbe notre héros au point qu’elle reviendra à plusieurs reprises sous forme de flashbacks inquiétants. Le doute s’installe peu à peu dans l’idée que l’on s’était faite d’un film réaliste allant même jusqu’à développer un discours social. Désormais, le film développe le doute et remet en cause la personnalité de Victor, peut-être schizophrène.

Tout l’intérêt de Ronde de nuit réside dans l’arrivée de l’onirisme dans cette nuit particulière. A la veille de la fête des morts, Victor retrouve des amis de longue date dont il avait perdu la trace quelques temps. Au fil de ces rencontres : la réalisation de Cozarinsky nous fait comprendre l’étrangeté de la nouvelle situation. La dualité réalité/onirisme s’entrevoit dans un très joli plan où la silhouette de Victor est dédoublée au ralenti, avant de retrouver un état normal. Puis au terme d’un passage proche du rêve, où le tango accentue plus que jamais la sensation d’apesanteur qui naît de ces plans intermédiaires où le temps s’arrête (un bâton d’encens se consume plein cadre pendant quelques secondes) : le spectateur finit par prendre conscience avant le personnage que ce dernier dialogue avec les morts.
Cozarinsky ne cherche pas le rebondissement façon Shyamalan (Sixième Sens), et sans les effets de style propres à une mise en scène onirique : ce dérèglement serait imperceptible. Ce retournement de situation s’inscrit pourtant dans le ton général de l’ensemble. Il y a bien deux instances opposées (le rêve et la réalité), mais elles tirent toutes les deux dans le même sens, celui de rendre compte du rêve éveillé que traverse Victor lors de cette nuit. Un rêve partagé avec le spectateur, qui apprécie le voyage sans pour autant en garder des souvenirs impérissables. Un joli petit film, sans plus.