Scoop (Un film de Woody Allen)
La portée d’un regard
Par David Honnorat, le 28 novembre 2006 2006
Depuis plus de 30 ans, Woody Allen réalise près d’un film par an. Admirable fantaisiste, il aborde et détourne tous les genres pour façonner un peu plus un personnage surréel, son personnage, le garant de son oeuvre. Sans parler de vision, le terme est trop grave, il apparaît que Woody Allen développe ici encore un regard. Regard sur ses contemporains : amusé, sceptique, anxieux ou désabusé, un regard, surtout, qui fait rire.

Transfuge de Garcimore, Splendini (Woody Allen), alias Sid Waterman, présente à Londres un show plus burlesque que magique. Pour le clou de son spectacle, il fait monter sur scène une belle ingénue, apprentie journaliste (Scarlett Johansson), nommée Sondra Pransky. Celle-ci, au cour du numéro, va entrer en contact avec l’esprit de Joe Strombel, un célèbre journaliste anglais, récemment décédé, revenu dans le monde des vivants pour lui livrer un scoop retentissant. Sid et Sondra finissent donc par s’associer pour enquêter sur un mystérieux serial killer qui, selon le journaliste défunt, est un aristocrate de renom.

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En confrontant ses deux personnages principaux à des espoirs de réussite, Allen reprend un thème récurrent dans sa filmographie, et présent notamment dans son précédent film (Match Point), l’ambition. Le rêve de Sondra de devenir une grande journaliste et la perspective d’un succès inespéré pour Sid grâce aux apparitions successives de Joe Strombel sur sa scène serviront à tour de rôle de carburant à une narration en deux temps. Dans la première partie du film c’est en effet l’ambition débordante de Sondra qui l’encouragera à mener l’enquête jusqu’à ce que, "arrivée" (elle finit par avoir une liaison avec l’homme qu’elle soupçonnait), ce soit à Sid (pris au jeu) de poursuivre les recherches, et donc de porter le poids du récit.

Grâce à cette construction, et à sa mise en scène frénétique, le film est illuminé par les multiples effets comiques qui font passer au second plan ce que l’intrigue pouvait avoir de trop prévisible.

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Scoop aborde aussi la question du croire ; ou comment les personnages acceptent sans filet de se faire mutuellement confiance quand, pourtant, tout le monde ment, et tout le monde se trompe. Regard pessimiste sur les hommes qui ne débouche pas exactement ici sur une fin amorale, comme dans Match Point, mais sur la consécration, justement, de ces petites trahison qui sauvent quand la vérité, elle, tue. Le destin chez Allen n’est donc pas cynique au point de préserver les coupables, mais simplement les plus chanceux et les plus menteurs.

Dernier parallèle avec Match Point, on retrouve dans Scoop l’intrusion de deux new-yorkais dans un monde qui leur est totalement étranger : l’aristocratie londonienne. Il y a trente ans dans Annie Hall, son personnage d’Alvy Singer ne pouvait s’imaginer ailleurs qu’à New-York et la simple perspective d’un voyage à Los Angeles le rendait malade. Dans Scoop, Sid ne pourrait s’intégrer définitivement dans la société anglaise, ne serait-ce, explique-t-il, qu’à cause de la barrière de la langue (sic), mais il explore ce nouvel univers avec malice, essayant toujours de se mettre un public dans la poche en multipliant les éloges.

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Scoop marque enfin le retour de Woody Allen en tant qu’acteur trois ans après Anything Else. Il façonne ainsi une nouvelle facette de son "personnage énervant". Enervant parce qu’un peu toujours le même, au point que certains le confondent avec Woody Allen, mais pourtant toujours aussi drôle et touchant. Le personnage de Woody Allen a ceci d’exceptionnel que, film après film, il devient tout à la fois. Intellectuel névrosé, escroc maladroit ou cinéaste aveugle, la constance de son jeu nous fait oublier la variété de ses personnages. Car il est nous et les autres, au point que ses comédies légères et son interprétation iconique font, en partie, la majesté de son oeuvre, pas par contraste avec ses "grands films", mais en assurant une cohérence de ton et en saupoudrant chacune de ses réalisations d’un esprit - une apparition - qui permet une lecture transversale de ses récits. Cette lecture nous suit, au delà du cinéma, dans nos vies : par ce biais, Woody Allen nous offre un regard.

- Lire l’analyse critique de Match Point, le précédent film de Woody Allen

Images : © TFM Distribution






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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