Une des marques de fabrique d’un film de Tim Burton est l’influence expressionniste que l’on y trouve. Tim Burton est un cinéaste expressionniste, descendant légitime de Robert Wiene, Friedrich Wilhelm Murnau ou encore Fritz Lang quant à l’esthétique de leurs œuvres respectives. L’univers singulier du réalisateur américain doit sa particularité au fait qu’il rend sans cesse hommage à l’expressionnisme à travers ses films.Chronologie de l’expressionnisme
L’expressionnisme est un mouvement artistique né en Europe à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Il connaîtra son apogée jusqu’à ce que le régime nazi le condamne, le jugeant comme un « art dégénéré ». Ce mouvement traduit la subjectivité de l’artiste dans une irréalité esthétique. L’angoisse est l’un des sentiments les plus représentés par les artistes expressionnistes. On peut voir l’expressionnisme qui se propage en Europe du Nord (notamment en Allemagne) comme une réponse au réalisme de l’impressionnisme qui connaît son apogée en Europe de l’Ouest (surtout en France). Se remarquant d’abord au travers d’œuvres picturales, l’expressionnisme a comme précurseur Vincent van Gogh et comme chefs de file l’Allemand Otto Dix et le Norvégien Edvard Munch, à qui l’on doit d’ailleurs le tableau expressionniste le plus ancré dans la postérité, Le cri (1893, Skrik).
L’expressionnisme au cinéma

Il faut attendre l’aube des années 1920 et Le Cabinet du docteur Caligari (Das Kabinett des Doktor Caligari) pour que l’expressionnisme se lie aux codes cinématographiques, en Allemagne, de manière durable. Robert Wiene réalisa ce film remarquable alors que Fritz Lang devait initialement le mettre en scène mais celui-ci fut retenu par le tournage des Araignées (1919). Le Cabinet du docteur Caligari raconte l’histoire du docteur Caligari (Werner Krauss) qui exhibe Cesare (Conrad Veidt), un somnambule, dans une fête foraine. Cesare prédit à un étudiant que ce dernier mourra dans la nuit suivante, prédiction devenant mystérieusement réalité. Le film est mémorable pour ne pas avoir été tourné en décors naturels, ce qui crée une réalité onirique, cauchemardesque et exiguë. Le jeu, le maquillage et les costumes des acteurs sont partie prenante de la portée expressionniste du métrage. Toute cette symbolique concourt à faire du Cabinet du docteur Caligari le film le plus expressionniste jamais réalisé. Trois ans plus tard sort en salles l’adaptation cinématographique très libre du roman Dracula (1897) de Bram Stoker, mise en scène par Friedrich Murnau et intitulée Nosferatu, le vampire (Nosferatu, eine Symphonie des Grauens). Le film emploie l’expressionnisme, rendant ainsi le personnage du comte Orlock / Nosferatu (Max Schreck) l’un des plus terrifiants que le cinéma ait jamais connu. L’utilisation des ombres pour stimuler la peur du spectateur est remarquable, ainsi que le montage parallèle lors d’une des scènes finales. En 1927, les décors excessifs de Metropolis de Fritz Lang marqueront à jamais l’expressionnisme cinématographique. Les films qui vont être cités sont peu ou prou empreints d’expressionnisme, l’intégralité de ces œuvres ne reposant pas toujours sur l’expressionnisme comme il en était le cas dans Le Cabinet du docteur Caligari où ce mouvement artistique atteignait d’ailleurs son paroxysme : Les trois lumières (1921, Der müde Tod) et Docteur Mabuse, le joueur (1922, Doktor Mabuse, der Spieler) de Fritz Lang, Le dernier des hommes (1924, Der Letzte Man) et L’Aurore (1927, Sunrise) de Murnau, Le montreur d’ombres (1923, Schatten - Eine nächtliche Halluzination) d’Arthur Robinson ou encore Le cabinet des figures de cire (1924, Das Wachsfigurenkabinett) et L’Homme qui rit (1928, The Man who laughs) de Paul Leni.

Puis vient l’ère du cinéma parlant en 1927 avec Le Chanteur de jazz (The Jazz Singer) d’Alan Crosland. Le cinéma expressionniste subsiste mais perd son intensité, on ne retrouve que partiellement son empreinte dans de moins en moins de films. Toutefois, Fritz Lang réalise en 1931 M le maudit (M – Eine Stadt sucht einen Mörder), chef-d’œuvre absolu, largement inspiré par l’expressionnisme. Tout en se modernisant et en atténuant ses excès théâtraux, l’expressionnisme revient parfois dans quelques films, notamment d’Orson Welles (dans Citizen Kane, 1941 et Le Criminel, 1946) et d’Andrzej Wajda. Mais le cinéaste qui a le plus popularisé un expressionnisme cinématographique moderne est clairement Tim Burton qui a su réinsufflé une énergie à ce mouvement en perte de vitesse depuis quatre-vingt ans en le modernisant.
L’influence expressionniste chez Burton
On reconnaîtrait certains films de Tim Burton parmi des milliers. L’esthétique burtonienne est particulière, beaucoup la jugent gothique. Quoiqu’il en soit, elle découle de l’expressionnisme et Burton nous confirme cela en glissant des clins d’œil directs à des films dont il est émule, la plupart de ces films sont susmentionnés. Outre diverses inspirations, dont celles des œuvres d’Edward Gorey et d’Edgar Allan Poe, l’expressionnisme est un leitmotiv dans l’œuvre de Burton.
De Pee-Wee Big Adventure (1985) à Beetlejuice (1988)

Le premier long-métrage de Burton, Pee-Wee Big Adventure ne reflète en rien l’influence expressionniste qu’on retrouvera ensuite dans l’œuvre de Tim Burton, le film étant commandé par la Warner, on peut y voir une certaine impersonnalité dans la mise en scène. Dès 1988 et Beetlejuice, on remarque pourtant cette inspiration, notamment au travers du personnage de Beetlejuice (Michael Keaton), habillé en noir et blanc et au maquillage très marqué. L’univers général du film reflète l’expressionnisme, les décors sont souvent déstructurés, les formes géométriques ne sont pas régulières (comme en témoigne la photo ci-jointe qu’on pourrait croire directement issue du Cabinet du docteur Caligari).
Batman (1989)
Après le succès de cette comédie déjantée, jugée par Burton comme une parodie de L’Exorciste le réalisateur aborde l’adaptation de Batman en 1989 d’après les comics de Bob Kane, de manière suffisamment libre pour faire de Gotham City une ville gothique, rappelant parfois Metropolis. Le Joker, interprété par un Jack Nicholson inoubliable, est on ne peut plus expressionniste. D’ailleurs pour créer ce personnage, Bill Finger (collaborateur de Bob Kane) s’était largement inspiré de L’homme qui rit (1928, The Man who laughs) de Paul Leni, film issu de la quintessence expressionniste des années 1920.
Edward aux mains d’argent (1990)

Revenant à un cinéma plus intimiste pour mettre en scène son plus grand chef-d’œuvre, Edward aux mains d’argent, Burton s’inspire de nouveau du cinéma expressionniste. Edward (Johnny Depp) est physiquement une référence directe à Cesare du Cabinet du docteur Caligari. L’inventeur d’Edward (Vincent Price dans l’un de ses derniers rôles) se sert de ce dernier comme un pantin, un automate, à l’instar du docteur Caligari qui commande Cesare. Ce film remarquable montre un quartier résidentiel américain où les maisons ont des couleurs extrêmement vives et kitsch, contrastant ainsi avec le château isolé, difforme et gothique de l’inventeur, rappelant celui du comte Orlock, ou plutôt de Nosferatu, dans le film éponyme de Murnau (1922). Tout l’univers d’origine d’Edward (et de Burton) est donc expressionniste et confronté brutalement au quotidien des classes moyennes américaines.
Batman, le défi (1992)
En 1992, Burton met en scène une suite de Batman : Batman, le défi. Gotham City retrouve ses marques gothiques et expressionnistes, peut-être même davantage que dans le premier volet, tout en perdant l’expressionnisme du Joker. Un nouveau personnage fait son apparition dans l’univers du super héros, il est incarné par Christopher Walken et s’appelle Max Schreck, clin d’œil au comédien de Nosferatu qui portait ce nom.
L’étrange Noël de Monsieur Jack (1993)

Au début des années 1990, Henry Selick dirige le tournage de L’étrange Noël de Monsieur Jack d’après un scénario de Tim Burton qui suit de près le tournage de ce dessin animé. Le tournage dure trois ans et le film sort en salles en 1993. Les personnages et les décors sont filiformes et difformes, la déstructuration des décors rappelle certains passages des plus grandes œuvres expressionnistes, notamment Le cabinet du docteur Caligari.
De Ed Wood (1994) à Mars Attacks ! (1996)
Tim Burton aborde ce qui sera son premier échec commercial en s’attelant à un film sur Ed Wood, jugé par certains comme le pire réalisateur de tous les temps. Johnny Depp poursuit sa collaboration avec Burton en interprétant le rôle éponyme. Mars Attacks ! délaissera en 1994 le gothique et l’expressionnisme au profit d’un hommage aux films de sciences-fiction et fantastiques chers à Burton. Le cinéaste retrouve un univers coloré et déjanté, rappelant celui de Pee Wee Big Adventure. Ce second échec commercial fait revenir Danny Elfman à la musique, après une brouille opposant le réalisateur à son fidèle compositeur depuis L’étrange Noël de Monsieur Jack, et conduira Burton à renouer avec son style expressionniste trois ans plus tard.
Sleepy Hollow (1999)

Effectivement, en 1999, Burton signe un conte gothique et expressionniste, Sleepy Hollow. Ce film est une sorte de synthèse de tous les thèmes chers à Burton, dont un goût certain pour l’expressionnisme et surtout le gothique qui règne dans toute l’esthétique du film.
De La Planète des singes (2001) à Charlie et la chocolaterie (2005)
Le début des années 2000 est marqué pour Burton par une impersonnalité relative dans ses films qui perdent l’empreinte expressionniste si présente dans ses précédents métrages. On retrouve toutefois dans La Planète des singes (2001) et Big Fish (2003) des éléments esthétiques récurrents chez Burton qui ressurgissent et qui s’apparentent à son goût pour l’expressionnisme. Charlie et la chocolaterie (2005), haut en couleurs, s’éloigne de l’expressionnisme de Burton, encore plus du gothisme. Néanmoins, la « maison » de Charlie rappelle le style expressionniste et le contraste entre la fabrique fantaisiste et la maison délabrée rappelle celui présent dans Edward aux mains d’argent entre les pavillons et le château.
Les Noces funèbres (2005)
Burton renoue avec son univers macabre dans un dessin animé développé en parallèle du tournage de Charlie et la chocolaterie : Les Noces funèbres (2005, co-réalisé avec Mike Johnson). Confrontant les mondes des vivants et des morts, Burton emploie à nouveau l’expressionnisme pour traduire ses sentiments dans cette œuvre. Arbres biscornus, personnages filiformes (Victor ressemble également à Cesare), photographie proche du noir et blanc, le film est explicitement empreint d’expressionnisme burtonien.
Sweeney Todd (2008)

L’adaptation de Sweeney Todd : le diabolique barbier de Fleet Street de Burton, d’après la comédie musicale de Stephen Sondheim, en 2008, est aussi influencée par l’expressionnisme, autant que ne l’étaient Edward aux mains d’argent et Sleepy Hollow, on peut d’ailleurs voir Sweeney Todd comme une sorte d’aboutissement d’une trilogie informelle avec ces deux films. L’esthétique du film rappelle clairement les films expressionnistes les plus illustres, ceci soutenu par une photographique d’une grande qualité. Le personnage de Sweeney Todd est d’ailleurs expressionniste lui-même, autant qu’Edward, car il est une sorte d’évolution de ce dernier, on le voit clairement quand Sweeney Todd lève ses rasoirs au ciel et crie : « Nous voilà à nouveau réunis », Edward annonçait donc Sweeney Todd.
Alice au pays des merveilles (2010)
Enfin, Burton nous laisse quelque peu sceptiques vis-à-vis de Alice au pays des merveilles. On pourrait le considérer au même rang que Charlie et la chocolaterie : un film haut en couleurs et un peu impersonnel dans lequel quelques touches expressionnistes se distinguent.
Burton et les « monstres »
En plus d’une esthétique clairement expressionniste dans nombre de ses films, l’expressionnisme se ressent dans les histoires que Tim Burton conte. Burton est réputé pour mettre en scène des « monstres » apparents (le Joker, Beetlejuice, le Pingouin, le cavalier sans tête, Sweeney Todd) dont certains sont incompris et ont de grandes qualités humaines enfouies en eux qu’ils ne maîtrisent pas toujours (Edward...). Cette description de marginaux et de monstres auxquels Burton se sent affilié sied parfaitement dans un cadre expressionniste. Les plus grands personnages expressionnistes sont pour la plupart des manipulateurs (Caligari), des manipulés (Cesare), des monstres (Nosferatu) ou même des assassins (M). Les archétypes des personnages expressionnistes sont donc repris par Tim Burton en racontant des histoires de marginaux, écartés de la société.
Des sociétés patibulaires
Siegfried Kraucauer fit une approche théorique remarquable du cinéma expressionniste (cf. De Caligari à Hitler : une histoire psychologique du cinéma allemand, 1973) et le vit comme un cinéma annonciateur des tristes événements qui sont survenus en Allemagne suite à l’apogée du nazisme. Le cinéma expressionniste décrivait également des sociétés s’entre-déchirant, où le peuple était manipulé (Le cabinet du docteur Caligari ; M le maudit), principaux maux qui ont permis au nazisme de régner en Allemagne dès 1933. On retrouve quelques-uns de ces thèmes dans certains films de Tim Burton : le complot (Sweeney Todd), la machination (Le Cabinet du docteur Caligari – Sleepy Hollow).
Burton, un cinéaste expressionniste
On peut ainsi dire que Tim Burton est l’un des seuls cinéastes actuels à faire survivre l’expressionnisme au cinéma au gré de ses films. Ceux-ci sont apparentés à l’expressionnisme grâce à une esthétique très marquée, souvent gothique (musique, décors, photographie, maquillage, costumes), et à des interprètes au jeu amplifié (Keaton pour Beetlejuice, Nicholson pour le Joker), souvent des monstres reclus et incompris, plongés dans des sociétés patibulaires où règnent la méfiance, des personnes qui s’épient les uns les autres et parfois la manipulation (Gotham City, Sleepy Hollow, Fleet Street). Ces éléments confèrent aux films de Burton une dimension subjective qui dépasse la réalité pour imager la vision du cinéaste, à l’instar des plus grands artistes expressionnistes.