INLAND EMPIRE (Un film de David Lynch)
La précision du flou
Par David Honnorat, le 15 mars 2007 2007
A 61 ans, David Lynch réalise, avec INLAND EMPIRE, son dixième long-métrage en un peu plus de trente ans. Son oeuvre cinématographique — à laquelle on peut associer ses courts-métrage, ses séries TV, son site internet et ses travaux plastiques — franchit ici une nouvelle étape qui, tout en amplifiant le rayonnement de son cinéma, rend sa lecture encore plus complexe. Elle semble également prendre un virage historique qui donne lieu à une manière fondamentalement neuve de faire du cinéma.

Après le magnifique Mulholland Drive, qui ressassait le rêve hollywoodien en le traitant comme tel, c’est à dire comme un songe, Lynch aborde de nouveau la question du cinéma dans le rapport étroit qu’il entretien avec la vie, le rêve, et l’idée qu’on s’en fait. Nikki (Laura Dern) est une actrice perdue dans la confluence des réalités : celle de sa vie de star californienne, celle de son personnage dans le film qu’elle est entrain de tourner, celle fantasmée par une spectatrice de télévision... celle aussi imaginée par nous, spectateurs, qui en assemblant ces fragments, reconstruisons le personnage unique et total qu’elle incarne finalement. Dans INLAND EMPIRE, Laura Dern est le cinéma. Au moins, disons, est-elle le cinéma de David Lynch.

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Du chevauchement des réalités éventuelles naît à la fois la confusion d’un récit et la simplicité d’un discours. La confusion du récit redouble en fait l’angoisse vécue par les femmes du film : "Quelle conséquence à l’adultère ?". C’est là que se tient INLAND EMPIRE, dans la récurrence et la diversité des possibles comme peinture de la hantise — thème central dans l’oeuvre de Lynch (lire l’article Une femme mariée de Stéphane Delorme dans les Cahiers du cinéma N°620) — mais aussi comme la pensée d’une solution de cinéma. Car effectivement, si le récit auquel on assiste médusé nous perd dans les méandres d’une anticipation anxieuse, un discours sur le cinéma jaillit de ce désordre il dit finalement la simplicité de la vie et la simplicité du film. En tant que tel, le message est positif, il ne s’agit plus comme dans Mulholland Drive — en un sens relecture de Sunset Blvd. de Billy Wilder — de présenter le cinéma comme un milieu impitoyable, mais de considérer l’essentiel, c’est-à-dire le cinéma comme art, comme ce qui nous entoure. Le cinéma, vu ainsi, est projection ; projection qui dès lors n’est plus hantise, mais défiance du réel.

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A travers cette vision positive d’un cinéma simple, reflet d’une vie simple, INLAND EMPIRE renvoie au Mépris de Godard, film au coeur duquel le mystère relève justement de l’absence de mystère. La définition que le cinéaste français donnait de son film pourrait sans doute convenir à celui de Lynch : "Film simple et sans mystère, film aristotélicien, débarrassé des apparences, [...] dans le cinéma comme dans la vie, il n’y a rien de secret, rien à élucider, il n’y a qu’à vivre — et à filmer."

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Ce discours émane donc d’abord de la construction du récit qui culmine lorsque Laura Dern — à l’écran incarnation du cinéma — embrasse la jeune spectatrice qui jusque-là bouleversée par le redoublement des possibles se décide enfin à affronter la réalité ; mais il est également issu d’une révolution dans le processus de création du film. Il convient ici de développer cette nouvelle écriture lynchienne qui joue, premièrement, un rôle déterminant dans l’analyse du film et qui, deuxièmement, pourrait bien marquer un tournant essentiel dans l’Histoire du cinéma. En effet, comme il l’explique dans une interview donnée aux Cahiers du cinéma (N°620), Lynch a bénéficié d’une grande souplesse de tournage en utilisant une caméra DV. Il a ainsi pu construire son film scène par scène sans avoir à l’origine l’idée ni le désir d’un ensemble cohérent : "Il n’y avait pas de désir. Il y avait une scène, juste une scène, et pas du tout de projet de long métrage. Et ensuite j’ai eu une autre idée pour une autre scène. Et je ne voyais pas le rapport entre les deux scènes. Alors j’ai eu l’idée d’une troisième. Et puis soudain une idée vous donne l’indication d’un tout." Ce type d’écriture qui remet au goût du jour le terme de "caméra-stylo" ouvre de vastes perspectives aux futures générations de cinéastes.

L’utilisation de la caméra DV a également un impact fort sur la forme puisque le signal numérique a ensuite été transposé sur film ce qui donne à l’image un effet de flou assez inédit. Ce contraste dérangeant entre la précision et le flou est finalement la représentation la plus explicite de ce à quoi aboutit INLAND EMPIRE. Pris entre un récit nébuleux et un discours limpide, le film est au milieu, dans cet empire en friche qu’il reste à explorer.

- Lire l’article Une femme mariée de Stéphane Delorme

Images : © Mars Distribution






Pour la sortie du nouveau film de M. Night Shyamalan, l’excellent Phénomènes, la rédaction de Fin de Séance a concocté un nouveau Top 5 sur le thème du suicide :

  1. Les ados de Virgin Suicides de Sofia Coppola
  2. Le culte Harold et Maude de Hal Ashby
  3. Le suicide de Belmondo dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard
  4. L’honneur des soldats japonais dans Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood
  5. Le suicide de Grosse Baleine dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick

Sans oublier le méconnu Suicide Club de Sion Sono, et l’hommage rendu à Kurt Cobain par Gus Van Sant dans Last Days



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

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