The Wrestler (Un film de Darren Aronofsky)
La revanche d’un blond
Par Julien Hairault, le 23 février 2009 2009
En 1991, les frères Coen faisaient subir à Barton Fink (dans le chef-d’oeuvre du même nom), éminent auteur de théâtre New-Yorkais, l’affront de devoir écrire une série B sur le catch pour un quelconque studio hollywoodien. Sur un tel sujet, le héros affrontait la page blanche et les insomnies... quand Darren Aronofsky signe lui en 2009, son plus beau long-métrage, porté il est vrai par l’interprétation phénoménale de Mickey Rourke. Dans le rôle d’un vieux catcheur jadis super-star (Randy « The Ram »), l’acteur campe un homme blessé au coeur et dans sa chair, qui ne vit plus que pour le regard toujours admiratif que ses fans portent sur lui... The Wrestler est l’histoire d’un monstre sacré du ring et du septième art. Jamais la confusion entre un comédien et son personnage n’aura été aussi poussée à l’extrême avec autant de réussite et de brio.

Il y a quelques mois, le cinéaste Steve McQueen utilisait le corps en souffrance du comédien Michael Fassbender pour illustrer le combat, la rage, et l’inhumanité du conflit sévissant depuis des décennies en Irlande du Nord. La violence infligée aux corps des prisonniers de l’IRA était partagée par le spectateur de Hunger, quand dans le même temps, Bobby Sands atteignait le statut d’icône et de martyr en offrant sa vie aux idées nobles de sa lutte.

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Dans The Wrestler, s’il n’est pas question d’engagement politique, la détermination de Randy à sacrifier son corps et sa vie pour le catch suffit à en faire également un modèle, une légende vivante. Que dire alors des troublantes comparaisons faites avec le Christ via le corps meurtri de Rourke ? La première allusion est lancée par Cassidy (magnifique Marisa Tomei), stripteaseuse et amie de Randy, qui évoque le parcours sportif de son compagnon en le comparant à celui de Jésus dans La Passion du Christ de Mel Gibson. La seconde, plus évocatrice, trouve refuge sur le corps même du catcheur, entre ses omoplates, où le visage du Christ y est tatoué. Au sortir d’un match épique aux allures de long chemin de croix, Randy s’écroule dans les vestiaires, victime d’une crise cardiaque, le dos transpercé d’agrafes et troué d’éclats de verre, comme crucifié sur place après avoir accompli un effort dantesque au nom de sa religion, le catch.

Le final de The Wrestler confirme tout cela, et va jusqu’à confondre le destin du personnage avec celui de Mickey Rourke, qui ne l’oublions pas, fut boxeur professionnel dans les années 90 quand l’alcool et d’autres soucis le tenaient éloigné des plateaux de tournage. La résurrection annoncée de Rourke va donc de pair avec celle d’un personnage qui revient sur le devant de la scène deux décennies après l’avoir quitté. En tout bon martyr qu’il est, Randy n’est pas loin de laisser sa peau sur le ring (intelligent choix de la part d’Aronofsky que de ne pas avoir été plus loin...), mais accomplit tout de même son devoir messianique en contentant la foule en délire, reconquise à sa cause.

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Autre piste de lecture pour The Wrestler : celle d’une utilisation du corps comme révélateur d’une souffrance humaine autrement plus spectaculaire que des blessures de catch. L’Amérique est ainsi exposée sous son penchant le plus sombre, le plus malaimé. L’usine à rêve ne fonctionne pas, et cultive le paradoxe. Idolâtré par de nombreux fans, Randy vit dans une caravane (quand il arrive à en payer le loyer), bosse dans un supermarché, et surtout, affronte sa triste existence seul, loin d’une fille qui ne lui adresse plus la parole, et avec comme seule amie Cassidy, cette stripteaseuse qui lui fait payer ses visites au club où elle bosse.

Les corps des protagonistes de The Wrestler sont tous abîmés, mis à mal, et affichent des souffrances dont la douleur dépasse l’aspect physique, résultant des difficultés à pleinement exister dans une société où la misère existe bel et bien, et où bosser 50 heures par semaine ne suffit pas pour s’en sortir. Les corps en question, ce sont ceux des catcheurs bien entendu, mais aussi ceux des clients du supermarché, des spectateurs aux matchs, des voyeurs au club de striptease. Pêle-mêle, on croise dans The Wrestler : un unijambiste qui offre sa prothèse à Randy pour frapper son adversaire pendant un combat, des vétérans du métier (en fauteuils pour certains) venus signer des autographes à une poignée de fans, des obèses, des nains, des tatouages, des rides à n’en plus finir... La chair est violentée tout au long du film. Randy en fait même ses deux métiers, puisque quand il ne catche pas, il se retrouve à la caisse de la boucherie/charcuterie du supermarché. Plus loin dans les toilettes d’un bar, il s’offrira quelques minutes de plaisir avec une random girl passée par là, et pas plus belle que lui.

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La rugosité de l’époque s’affiche donc sur les corps et les visages des personnages du film. Seule Stéphanie (Evan Rachel Wood), la fille de Randy, est épargnée. Son teint blanchâtre et sa beauté angélique en font tout de suite un être à part, à protéger, comme un symbole de virginité que la brutalité du monde n’aurait pas encore contaminé. Nouvelle belle idée de scénario que d’avoir mis en scène l’impossibilité pour Randy de finalement renouer pour de bon le contact avec cette fille si belle, si intelligente (préciser qu’elle fait des études n’est pas anodin, et éloigne encore plus deux personnages que tout oppose). Enième indice formel qui montre la force et la richesse de ce film magnifique pour des tas de raisons, et qu’il faut voir absolument !

Images : © Wild Bunch






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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