Mémoires de nos pères (Un film de Clint Eastwood)
La victoire en photos
Par David Honnorat, le 5 novembre 2006 2006
La presse, conquise par ses deux derniers long-métrages (Mystic River et Million Dollar Baby), a souvent qualifié Clint Eastwood de cinéaste classique. Certes son cinéma ressasse les manies de quelques grands "auteurs hollywoodiens" aujourd’hui disparus (Hitchcock, Ford ou Hawks), mais se limiter à constater cette adhésion aux standards du cinéma américain conduirait à rater l’essentiel : le déploiement d’un style unique et même assez avant-gardiste tant il travaille à réaménager tous les schémas narratifs et esthétiques.

Redéfinir un dispositif ultra-classique du cinéma américain, c’est précisément le pari de Mémoires de nos pères, premier volet d’une saga en deux parties relatant la bataille d’Iwo Jima du point de vue américain puis japonais. Le point de départ est une photographie, devenue symbole de l’héroïsme des marines, elle met en scène six soldats sans visages qui unissent leur force pour dresser la bannière étoilée au sommet du mont Suribachi. Cette image a été prise sur la petite île japonaise d’Iwo Jima, dans des conditions bien plus troubles que le message qu’elle sera chargée de transmettre. Car, et c’est ce que le film souligne, cette image sera érigée en logo de la victoire par un gouvernement américain qui n’hésitera pas à tirer parti de l’émotion dégagée par ce cliché en envoyant les trois soldats survivants à travers toute l’Amérique pour récolter des fonds.

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D’un point de vue esthétique, le film reste dans les tons clairs-obscurs auxquels Clint nous a habitué depuis Blood Work (Créance de sang) et le début de sa collaboration avec Tom Stern en tant que directeur de la photographie. La narration par flash est quant à elle formidablement servie par des associations visuelles entre le champs de bataille et le quotidien de la tournée.

C’est dans le récit de cette tournée, émaillé de scènes de combat plus ou moins surréalistes, que se joue l’exercice de style auquel Clint Eastwood semble avoir décidé de se plier. Il s’agit ici de déconstruire le film de guerre pour en extraire l’essence et la nier ; il s’agit de mettre en évidence l’absurdité de l’héroïsme guerrier. Pour ce faire, Eastwood filme la guerre comme une réminiscence insensée. Mémoires de nos pères s’ouvre ainsi sur le cauchemar d’un infirmier, l’un des trois soldats survivants. On le voit errer sur le champs de bataille et tenter désespérément de répondre aux appels à l’aide, mais, à chaque fois qu’il s’approche de l’endroit d’où provenaient les cris, il ne trouve personne. Ce terrible sentiment d’impuissance contraste avec l’étiquette de héros dont les autorités tiennent à les affubler. Cet héroïsme, ils le refusent tous les trois de manière plus ou moins sincère : "Les vrais héros sont ceux qui sont morts là-bas !" prennent ils l’habitude de répéter à chaque conférence. Clint Eastwood, lui, va plus loin et limite ce discours à l’ambiance factice de ces meetings où les vibrations de la foule et le crépitement des flashs font écho à l’émotion stérile suscitée par les films de guerre patriotiques ordinaires (récemment Pearl Harbor ou We Are Soldiers). Pour Eastwood, donc, il n’y a pas de héros, morts ou vivants, mais juste des amis qui, ensemble, tiennent à survivre. En grand cinéaste qu’il est, Clint extrait de cette idée une image, pendant de l’étendard brandi, avec laquelle il clôt son film. Cette image superbe et humaniste est également symbole de victoire, une victoire toute autre, la seule victoire possible.

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Toutefois, si le film parvient efficacement à montrer comment les images ont intégré le coeur du dispositif militaire américain, c’est à dire comme moteur de la victoire (dans le cas d’Iwo Jima) ou de la défaite (pendant la guerre du Viêt Nam ou encore aujourd’hui en Irak avec les photos de la prison d’Abou Gharib), il peine à illustrer l’impact réel qu’elles peuvent avoir sur les individus les plus impliqués. En effet, après une première partie brillante où les déclinaisons dérisoires de l’image, en spectacle son et lumière sur montagne de papier mâché ou en sucrerie écoeurante noyée de coulis de framboise, sont prétextes au souvenir fiévreux de la guerre, le récit finit par s’enliser dans l’exposition des répercussions à long terme du phénomène médiatique sur les soldats et leurs familles. Malgré tout, s’il est vrai que le film perd en lisibilité dans cette seconde partie, c’est aussi qu’il suit un schéma difficile à assumer pour le spectateur. En effet, en prenant le film de guerre à contre-pied, Eastwood évacue dès le début la question de la victoire et d’un possible héroïsme. Ainsi, la suite n’est que le constat affligeant de ce que la guerre a de plus absurde : elle détruit également les vainqueurs. John "Doc" Bradley, à jamais marqué, ne parlera jamais à son fils de sa présence sur la photo mythique et Ira Hayes, le valeureux marines indien dont on suivra la pénible errance, sera tout juste bon à figurer dans l’album souvenir d’une famille de touristes.

Pour filmer la bataille d’Iwo Jima du point de vue américain, Clint Eastwood a donc pris le parti de l’inclure dans un contexte où l’image, sacrée reine d’une civilisation de l’image naissante, détermine de manière essentielle le résultat des conflits. Face à cette politique du visuel, il agit de l’intérieur en proposant d’autres valeurs symboliques et nous invite à troquer l’héroïsme contre l’amitié. Il illustre ainsi cette phrase de Bertolt Brecht, qui, peut-être, l’a inspiré : "Malheureux les pays qui ont besoin de héros.".

Images : © Warner Bros. France






Pour la sortie du nouveau film de M. Night Shyamalan, l’excellent Phénomènes, la rédaction de Fin de Séance a concocté un nouveau Top 5 sur le thème du suicide :

  1. Les ados de Virgin Suicides de Sofia Coppola
  2. Le culte Harold et Maude de Hal Ashby
  3. Le suicide de Belmondo dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard
  4. L’honneur des soldats japonais dans Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood
  5. Le suicide de Grosse Baleine dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick

Sans oublier le méconnu Suicide Club de Sion Sono, et l’hommage rendu à Kurt Cobain par Gus Van Sant dans Last Days



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
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