Apocalypto (Un film de Mel Gibson)
La violence comme punition
Par Julien Hairault, le 10 janvier 2007 2007
Plus subtil que l’abjecte Passion du Christ, le nouveau film de Mel Gibson suit la destinée de Patte de Jaguar, jeune chef d’un village indien en passe d’être sacrifié au nom des Dieux de la cité Maya. Course poursuite sanglante au cœur de la jungle, Apocalypto divertit en même temps qu’il déçoit, rendant la réconciliation avec son auteur impossible.

Le film est divisé en deux parties. La première correspond à la destruction du petit village, et à la capture des adultes, que des soldats barbares emmènent vers la grande cité voisine. Cité dans laquelle ils seront soit vendus comme esclaves, soit exécutés au cours d’une gigantesque cérémonie. La seconde partie du film se concentre sur la course poursuite entre Patte de Jaguar (qui s’est miraculeusement sorti d’un sale pétrin) et les soldats de la Cité, à travers la jungle et sa nature capricieuse.

JPG - 47.4 ko

S’ouvrant sur la chasse d’un sanglier au milieu de la forêt, Apocalypto dessine tout de suite les contours de son ambition : coller à l’histoire tout en divertissant son public sur le mode course-poursuite. Comme dans La Passion du Christ, Mel Gibson a tourné ce nouveau film dans la langue d’époque (le yucatèque), afin de donner de la valeur et de l’authenticité à son histoire et au travail de recherche effectué au préalable. Ce souci de bien faire se retrouve également dans les costumes et décors du film, ainsi que dans les tatouages portés par les personnages, et qui servent à reconnaître les tribus auxquels ils appartiennent. Reste que l’ambition historique du film peut encore prêter à discussion. Preuve en est le raccourci final, qui stipule que la fin de la civilisation Maya s’accorde avec l’arrivée des colons sur les côtes d’Amérique Centrale. Reste aussi qu’Apocalypto puisse difficilement être vu comme une œuvre apportant la lumière sur l’Histoire, tant Mel Gibson se focalise avant tout sur la symbolique et la destinée de son jeune héros.

Il y a dans Apocalypto, un grand nombre de scènes faisant directement écho à la foi religieuse de son metteur en scène. Loin de la fumeuse propagande de La Passion du Christ, Apocalypto réécrit à son tour le destin d’une figure christique, sous les traits de Patte de Jaguar, surhomme appelé à sauver l’humanité après avoir porté sa propre croix (ici, les prisonniers avancent tous attachés à un bout de bois qu’ils doivent supporter au dessus de leur tête). Par rapport au précédent film, la subtilité se trouve ici dans ce que l’intégralité du récit peut être perçu sans faire référence à la religion, même si son personnage principal entretient clairement une dimension biblique.

JPG - 44.1 ko

Cette destinée va par ailleurs de paire avec toute la seconde partie du film, qui voit s’opposer Patte de Jaguar aux soldats de la Cité Maya lancés à sa poursuite depuis qu’il s’est échappé. Un par un, notre jeune héros va se défaire de ses adversaires, à l’aide de la nature parfois, ce qui donne l’occasion d’apprécier quelques scènes assez saisissantes (celle de la panthère notamment), bien que leur réalisation laisse parfois à désirer. C’est en fait là que se trouve le vrai problème du film, plus que dans sa vraissemblance historique ou sa portée biblique. Apocalypto, comme les précédents films de Mel Gibson, souffre d’un problème d’écriture évident qui consiste à donner à chaque scène son importance immédiate dans le récit, si bien que ce dernier se déroule sans temps mort, sans pour autant capter réellement l’intérêt, car linéaire et sans complexités. Le cinéma de Mel Gibson se reconnaît à trois paradigmes : la symbolique religieuse, l’hyper violence (nous y reviendrons) et la naïveté avec laquelle est traité le spectateur.

Apocalypto reproduit le schéma basique d’un blockbuster hollywoodien avant tout concerné par captiver le plus possible son audience. L’artifice qui consiste à multiplier les rebondissements, plausibles ou non, n’est pas nouveau, mais Gibson l’utilise à outrance, voulant laisser le spectateur le plus possible en haleine. L’intention est louable, mais dans ce cas précis, il en découle une certaine passivité qui ne peut malheureusement être dérangée par la mise en scène. L’utilisation de la DV permet certes une plus grande liberté dans la jungle, rendant il est vrai certaines séquences de poursuite assez intéressantes mais Gibson fait violence aux règles du découpage filmique, montant quelques unes de ses scènes à la va-vite, souvent dans le but d’horrifier le spectateur. De nombreux gros plans sanglants peuvent s’enchaîner sans ordre particulier, mais avec comme motivation ultime de rendre justice à la violence de la situation. Qu’il s’agisse de la mise à mort d’un animal, ou celle d’un homme ou une femme, Gibson en revient toujours à ce procédé limite qui consiste à terminer une scène par le sang et la souffrance, si possible visibles nettement afin d’affecter le spectateur. Se refusant par ailleurs toute limite, Gibson ose ici filmer l’exécution d’un homme en caméra subjective, du point de vue de la victime à qui on va bientôt couper la tête.

JPG - 40.2 ko

Il faut signaler qu’Apocalypto est l’un des films les plus violents de l’histoire du cinéma. La violence physique y est présente bien naturellement, et son emploi n’est pas sans rappeler celui de La Passion du Christ, si l’on décide d’interpréter le film d’un point de vue biblique, avec cette idée qu’il faut infliger au spectateur la même peine que celle que le personnage supporte. Mais la violence d’Apocalypto ne s’arrête pas là. Souvent morale, elle atteint son paroxysme lors de la longue et pénible séquences des exécutions, où les prisonniers sont amenés en haut d’une pyramide afin qu’on leur coupe la tête, laquelle sera jetée de tout en haut et dévalera les marches du monument sous les hourras de la foule. Le réalisme des situations rend souvent la projection douloureuse, et nous fait facilement penser que Gibson est un bonhomme suffisamment dérangé pour oser imaginer de telles scènes. Celle de l’accouchement dans l’eau atteint la catégorie de « jamais vu auparavant », tout en reflétant un double malaise symptomatique : celui du spectateur devant tant d’insanités, qui très vite se pose la question de l’utilité de tout ça.

Si Apocalypto reprend à son compte les codes du film d’aventure, organisant dans la jungle une course poursuite haletante soutenue par un suspense dont on connaît la fin de par la caractérisation façon Incassable du héros (ce dernier reviendra t-il à temps chez lui pour sauver sa femme et son enfant), il n’en demeure pas moins que le cumul des violences faites dans la diégèse se répercutent assez mal sur le spectateur lors de la projection. La question n’est pas tant de savoir si le film est bon ou pas (Apocalypto étant au final un divertissement honnête bien que bourré de défauts de fabrication), mais plutôt de cerner la personnalité de son auteur : réalisateur faisant de la violence qu’il inflige à son public l’unique lien avec ce dernier. Reste à accepter l’idée qu’aller au cinéma aujourd’hui peut s’apparenter à une certaine forme de masochisme.

Images : © Icon Distribution, Inc






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.

Retrouvez également Vodkaster - Le blog de la cinéphilie 2.0



Réagissez aux articles, suivez l’actualité et débattez avec les rédacteurs de Fin de Séance en rejoignant le groupe Facebook de Fin de Séance.

Add to Technorati Favorites

S’abonner à Fin de Séance