Looking for Eric (Un film de Ken Loach)
Le Dieu du stade
Par Jean-Eudes Durand, le 30 juillet 2009 2009
Le cinéaste britannique Ken Loach démontre une fois de plus son aisance à « naviguer » entre des genres cinématographiques, parfois fort distants. Après Le vent se lève (Palme d’or 2006), drame historique à propos de la confrontation de quelques activistes indépendantistes irlandais de l’IRA contre les redoutables Blacks and Tans, soldats anglais voulant empêcher l’indépendance de l’Irlande par la force et It’s a free world (2008), évoquant notamment la situation délicate des travailleurs immigrés sans-papiers, Ken Loach nous offre Looking for Eric, une comédie humaine ayant pour centre de gravitation l’événement populaire que représente le football. A la fois amusante et profonde, cette œuvre a pour thème central l’amitié, qui unit des supporters d’un même club de football, d’une même profession et d’une même famille.

Eric Bishop est postier à Manchester. Il est fan de football et supporter de Manchester United, comme tous ses collègues et ses amis. Il cohabite avec ses deux enfants qu’il a eus de sa deuxième femme, dont il est séparé. Les deux adolescents l’ignorent, mais rendent sa vie chaotique, et font de la maison familiale un squat où tous les soirs des amis viennent et repartent parfois avec la clé. Le père de famille découvre même que l’un de ses deux fils fréquente des gangsters et cache un revolver sous une latte du plancher de sa chambre. Grâce à sa fille et à sa petite-fille, Eric reprend contact avec sa première femme qu’il avait abandonnée et dont il est encore éperdument amoureux. Au plus bas de sa vie, habité par des envies suicidaires, Eric reçoit la visite hallucinatoire de sa conscience, incarnée par Eric Cantona, son idole de toujours. Cantona aidera Eric à reprendre sa vie en main.

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Eric Cantona a été sacré par les supporters de Manchester United meilleur joueur ayant évolué au sein du club mancunien et par un sondage britannique meilleur joueur du championnat anglais de tous les temps. A travers sa prestation dans le film, nous sentons un hommage sincère dressé au football, sachant que Ken Loach étant lui-même un fervent admirateur de ce sport (il est un fidèle supporter et actionnaire de Bath City). Seulement, ce que cherche à nous montrer Loach dans son film, outre les prouesses techniques de Cantona, c’est l’union qu’engendre le football à l’extérieur de la pelouse, à travers l’amitié des supporters. Dans ce film, il n’est pas question des Hooligans (qui ne représentent finalement qu’une minorité des supporters anglais médiatisée à cause de leurs méfaits), mais seulement des personnes appréciant aller à un match entre amis, pour voir un spectacle de qualité. Cantona incarne une icône mystifiée, symbole d’union entre les supporters de Manchester.

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Eric Bishop feint d’oublier sa détresse en s’enfermant seul dans sa chambre, essayant vainement d’ignorer les problèmes qui le rongent. Il mène cette vie instable jusqu’à l’intervention cruciale de sa conscience. Le footballeur français aux attraits philosophiques aide Eric à reprendre en main sa vie au gré de phrases vouées à devenir cultes (« I’m not a man, I’m Cantona »). Le protagoniste décide alors de ne plus subir les désirs et les caprices de ses enfants mais de les affronter. Il parvient même à se débarrasser des gangsters qui menaçaient son fils. Quelques dizaines de supporters mancuniens s’unissent et aident Eric à intimider le criminel. Ils se rendent tous dans la demeure du mafieux. Après avoir chanté à l’unisson dans les cars, ils revêtent un masque représentant Eric Cantona afin de menacer et filmer le mafieux pour le ridiculiser et l’effrayer. Sous l’œil expérimenté de Ken Loach, la scène prend une assurance qui fait sourire, captive et n’a rien de ridicule malgré cette « troupe burlesque de Cantona ». C’est dans cette séquence où la thèse du film est la plus explicitement marquée. Tous unis par le football, ici sous le même masque d’Eric Cantona pour renforcer visuellement leur union. Néanmoins, c’est seulement en parvenant à affronter sa plus grande crainte qu’Eric s’affranchira de son statut d’anti-héros. Poussé par sa conscience, il va à la rencontre de la femme qu’il a aimé vingt ans auparavant et avec qui il n’a jamais osé reprendre contact. Les apparitions récurrentes d’Eric Cantona poussent Eric à se rechercher soi-même (d’où l’importance du titre, Looking for Eric, pouvant se traduire littéralement par : « à la recherche d’Eric »), à affronter ses peurs et à ne plus subir mais à agir (passage apparent de l’anti-héros au héros). L’amitié, thème principal du film, aura procuré l’énergie nécessaire au héros pour sortir du gouffre dans lequel il s’était engagé. Ce thème est encore plus présent dans une tirade de Cantona évoquant son plus beau souvenir de football. Eric a beau lui énumérer tous ses plus beaux buts, pour Cantona, son meilleur souvenir restera une passe décisive où la générosité et la confiance de l’autre ont mené à la victoire des Red Devils.

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Comme dans la plupart des films de Loach, le réalisme prône. Ce que recherche particulièrement le réalisateur dans sa mise en scène est la sincérité des comédiens. Il emploie différentes techniques : donner le scénario quelques heures avant le tournage, affecter personnellement l’acteur. Beaucoup de réalisateurs ont des méthodes particulières, comme par exemple Clint Eastwood qui ne tourne que peu de prises et Woody Allen qui encourage l’improvisation de ses comédiens. Ces différentes techniques concourent à donner une sincérité au film. Mais Loach a l’audace d’employer des acteurs quasiment amateurs, non expérimentés, plutôt que des acteurs méthodiques, pour incarner ses personnages. Dans Looking for Eric, Steve Evets incarne Eric Bishop. Ken Loach apprécie les acteurs qui ont eux-mêmes vécus les situations que leurs personnages traversent. C’est sûrement l’une des raisons qui l’a poussé à contacter Steve Evets, qui vient d’un milieu ouvrier. Il s’agit de l’un des points forts du film. Loach insuffle l’énergie de son œuvre par l’honnêteté de l’interprétation et la sobriété de la mise en scène. Les deux acteurs principaux, Evets et Cantona, ont des rôles aux allures autobiographiques. N’utilisant aucun artifice, mettant en scène son film sobrement, Loach est bel et bien un cinéaste réaliste endurci. Notons que Steve Evets excelle dans son rôle, ce qui justifie les choix de Ken Loach.

Le film a pour thème central l’amitié qui unit les hommes et les poussent à s’entraider. Il s’agit donc d’une sorte d’apologue réaliste, tissé d’une main talentueuse. Loach maîtrise parfaitement son œuvre, son expérience devant forcément l’aider sous une forme de sagesse, et parvient à contrôler, avec l’humour nécessaire, la scène où tous les supporters portent le masque de Cantona, scène qui aurait pu faire basculer le film dans un imbroglio rocambolesque. Il faut également relever que Ken Loach semble être nostalgique d’un certain football où l’amitié (le meilleur souvenir sportif de Cantona en étant un témoin – la passe citée plus haut, l’entraide inter supporters en est un autre) qui rendait le football populaire (en plus de la qualité footballistique bien évidemment) était présente alors qu’aujourd’hui prédominent la notoriété et l’argent. Le sport est une activité qui peut franchir ses propres limites : toucher les gens, les aider, les rassembler autour d’un même événement. Cette thèse peut s’appliquer à beaucoup de domaines humains où l’argent prévaut sur la vie elle-même.

Images : © Joss Barratt






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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