A l’instar de Samuel Fuller (et son important Verboten : Ordre secret aux espions nazis, 1959), Don Siegel, autre fleuron de la série B américaine d’après guerre, a consacré l’un de ses films à la seconde guerre mondiale et à la présence de soldats étatsuniens en Europe. L’Enfer est pour les héros (1962) suit l’avancée d’une maigre unité de marines dans les Ardennes, aux prises avec un régiment bien plus conséquent de l’armée allemande.L’enfer est pour les héros : le titre en dit long sur les réelles intentions de Siegel, qui sans tomber dans l’anti-militarisme, dénonce toutes les horreurs de la guerre et la compléxité de la nature humaine, parfois poussée jusque dans ses derniers retranchements pour survivre, quitte à aller à l’encontre de certains principes.

Le personnage principal, le lieutenant Reese, prodigieusement incarné par Steve McQueen, résume d’ailleurs à lui tout seul l’étrangeté de la situation. Un homme, loin de chez lui, trouve finalement un sens à sa vie au combat, dans les tranchés, et fréquente ensuite les bars français pour noyer sa tristesse dans l’alcool. Quand un de ses compagnons d’armes lui apporte au front une bouteille de Calvados, il ne la touche ni la regarde, concentré qu’il est à respecter sa mission et son engagement. Homme à principes, auxquels il tient plus encore qu’à sa vie (confère le dénouement), le lieutenant Reese possède toute sa place dans la filmographie de Siegel, qui en fait là à la fois un héros et un rebelle (à souvent contester les ordres de ses supérieurs). Loup solitaire tel un Dirty Harry errant dans San Francisco, Reese semble ne pas être rattaché aux Etats-Unis par une famille ou des amis. Il incarne la faille au milieu du système, pointant ses dysfonctionnements tout en tentant de le sauver.
Barbu et alcoolique, Reese serait la brebis égarée au milieu d’un troupeau de moutons. Mais il appartient à cette même race, et luttera jusqu’au bout pour la maintenir en vie. A la fin du film, sa compagnie, finalement rejointe par des renforts, prend d’assaut l’ennemi. Dans un geste héroïque et suicidaire, Reese se jette dans un bunker allemand avec des explosifs, avant d’être achevé au chalumeau par l’un de ses amis, effondré de devoir terminer le boulot de la sorte... L’image est forte, au propre comme au figuré, il s’agit bien d’un enfer, mais d’un enfer pour les héros. Le paradoxe est là : la barbarerie convoque ainsi la beauté de l’éclat héroïque et les atrocités de la guerre. A l’image de ses personnages principaux, Siegel est peu avare en longs discours, et il préfère laisser le sang, les armes, et le feu s’exprimer.

Loin des studios et des contraintes de production du genre, le cinéaste s’affranchit de certaines barrières, ose et expérimente, et convoque ainsi au sein du métrage des éléments comiques (l’auto-dérision de certains personnages secondaires) qui soulagent le récit, avant que celui-ci ne redevienne grave. On reste très longtemps marqué par la scène du champ de mines, un monument de suspense orchestré au millimètre près, et qui souligne le grand talent de metteur en scène de Siegel, très à l’aise dans les tranchées. Plus tôt, Reese se sera rendu clandestinement dans un bar, pour une scène d’un érotisme diabolique (les doigts de la serveuse autour de la bouteille), prouvant la capacité hors-norme de Siegel à varier les plaisirs au sein d’une production sérieuse et de grande qualité. Indubitablement la marque des grands !
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