Avec la Grande-Bretagne, l’Espagne est le principal pourvoyeur de films d’horreur en Europe. Le nouveau venu Juan Antonio Bayona, épaulé à la production par le maître Guillermo del Toro, a touché gros avec son premier film, devenu le plus important succès commercial de l’histoire du cinéma ibérique. L’Orphelinat raconte l’histoire d’un couple qui investit une grande demeure sur la côte, autrefois un orphelinat que Laura, la femme, a fréquenté petite, au milieu d’enfants handicapés. Leur fils malade Simon ne tardera pas à rentrer en contact avec le passé de cet orphelinat, avant de disparaître et de laisser ses parents dépourvus face à ce lieu hanté.Le problème d’un film comme L’Orphelinat, c’est qu’il arrive après les récents classiques du genre que sont Sixième sens et Les Autres. Son histoire est un croisement entre le Shyamalan (pour l’enfant qui communique avec des morts) et le Aménabar (pour la maison hantée par ses fantômes et quelques aspects de mise en scène). L’influence de ces deux films pèsent assez souvent sur Bayano, bien que ce dernier parvient par instants à se libérer de ce poids pour nous laisser entrevoir des aspects personnels de son univers. Sa mise en scène est très solide, jamais prise au dépourvue par une intrigue qui après un quart d’heure d’exposition assez didactique et ennuyeux, ne relâche jamais la pression et inflige au spectateur l’obligation de rester toujours sur sa garde. Sa mise en scène fait vivre l’immense maison qui se fait le théâtre de l’action. Elle souligne aussi dans des envolées aussi soudaines que violentes, les sentiments des personnages, à l’image de la course de Laura sur la plage, suivie par une caméra en roue libre qui contraste avec l’application des travellings angoissants qui jallonnent la plupart des scènes de suspense du film.

Avec la peur de vouloir trop bien faire, et surtout de ne pas assez bien faire (donc de ne pas faire peur puisqu’il s’agit d’un film d’horreur), Juan Antonio Bayona n’hésite pas à multiplier les scènes de terreur et de suspense, à jouer d’une orchestration musicale qui ne rate pas un moment d’amplifier un effet de terreur, et surtout a plonger son conte dans une ambiance sombre déterminée par des orages quotidiens, une grande maison en bois qui craque, trop isolée du reste du monde pour être connectée au réseau des télécoms. On navigue ici dans les clichés et les codes du genre, mais Bayona ne se ridiculise pourtant pas à les employer. Mieux, il désamorce même la pression lors de la première scène " stridante " du film par un effet comique (la fuite d’une étrangère surprise dans la cabanne du jardin), histoire de signaler qu’il maîtrise parfaitement son sujet même si celui-ci n’est pas plus original qu’un autre.
Sous tension permanente, les personnages et spectateurs du film n’ont pas de moments de répis. Si l’on comprend le besoin du cinéaste de ne pas nous faire décrocher de l’histoire, on lui rappelera que dans ce cas de figure, les effets d’horreur sont toujours plus efficaces quand ils sont précédés de plages plus calmes. Shyamalan l’avait compris dans Sixième sens, dans les scènes où des fantômes n’étaient pas utilisés pour mettre sous tension le film, mais pour faire avancer l’intrigue et les personnages de ce dernier. Chez Bayona, toutes les séquences tournées à l’ophelinat servent à imposer une certaine terreur autour de l’histoire, une fascination à laquelle on accepte ou non d’adhérer pour continuer l’aventure, le jeu de pistes...

L’une des brillantes idées de L’Orphelinat est de faire de ses personnages les metteurs en scène de leur propre histoire, à une seule condition néanmoins : " il faut le croire pour le voir ". Cette phrase prononcée à destination de Laura (alors en plein doute quand aux recherches menées par la police pour retrouver son enfant), par une médium venue " expertiser " la maison, fait office de programme théorique, et rappelle inéxorablement les films de Shyamalan, eux aussi fondés sur le besoin des personnages de croire en ce qu’ils leur arrivent pour progresser et atteindre leur but. Dans L’Orphelinat, c’est dans un premier temps Simon qui mène le bal, montrant à sa mère qui ne le croit pas (car il a pris pour habitude d’avoir des amis imaginaires) qu’une chasse au trésor a été organisée dans leur dos par ses " nouveaux amis "... Une fois l’enfant disparu à la suite d’une violente dispute avec sa mère, c’est cette dernière qui petit à petit va reprendre le flambeau de la croyance, au fur et à mesure que la police et son mari perdent espoir (ce dernier quittant d’ailleurs la maison et le film car il refuse de croire en l’incroyable, et donc au film). Bayona tranche alors dans le vif, fait apparaître des ellipses de plusieurs mois, laisse de coté ce qui n’est pas de l’ordre du surnaturel, préférant aller droit au but, à la terreur. Preuve en est cette scène qui se passe loin de la maison, sur la route dans un village. A un feu rouge, Laura et son mari sont dans leur voiture. Surgit soudain sur le passage piéton une femme aperçue auparavant à l’orphelinat, et que l’on a soupçonné d’avoir enlevé Simon. Un échange de regards entre les deux femmes plus tard, et un camion vient écraser la vieille femme... Ce qui commençait comme une scène annodine se termine dans l’horreur d’un bouche-à-bouche vain entre le mari et la personne déjà morte dont la mâchoire défoncée rend effroyable la vision de son visage. Parce qu’elle avait pris justement la peine de s’installer dans un climat apaisé pendant quelques dizaines de secondes, cette séquence terrible et éprouvante en ressort comme l’une des plus fortes du film !
Mais revenons-en à la question shyamalanienne du rôle de Laura dans le film. Bien plus qu’un simple personnage qui se fait l’écho des frissons des spectateurs (ce qui est l’adage de tout bon film d’horreur), cette protagoniste intervient dans la dernière demi-heure comme celle qui prend le dessus sur l’intrigue, mettant en scène sa rencontre avec le passé de l’orphelinat. Elle finira par retrouver son fils après avoir reconstruit le décor de son enfance. En clair, elle se met dans la situation qui était la sienne petite, quand pensionnaire de l’orphelinat elle cotoyait les mêmes enfants qui sont venus hantés Simon. Si le finale de L’Orphelinat est à rallonges, et qu’il aurait été préférable de faire arrêter l’histoire à la suite du plan-séquence bouleversant dans lequel Laura délivre une somptueuse leçon de théorisation autour de la notion de croyance au cinéma, Juan Antonio Bayona a quand même avec L’Orphelinat, su imposer un style personnel qui s’est révélé efficace. La performance de l’actrice Belen Rueda y est aussi pour beaucoup, à la voir courir affolée sur la plage à la recherche de son fils, ou plus tard crier à s’en casser la voix quand elle le découvre mort, on se dit qu’il y a chez elle un immense talent, et qu’aucune actrice de film d’horreur depuis Franka Potente dans Creep (de l’anglais Chrisopher Smith) ne nous avait fait autant adhérer à son aventure au coeur de l’angoisse.

Mises à part quelques lourdeurs inhérentes à un souci de bien faire, et l’envie de trop expliquer au spectateur ce qui se passe (les toujours douloureux flashbacks explicatifs qui accompagnent la grande scène finale), L’Orphelinat est un film d’horreur efficace et savant qui remplit son contrat de divertissement tout en relançant la lutte entre anglais et espagnols pour le titre européen de meilleurs producteurs de films d’horreur. On attend les sorties prochaines de Doomsday de Neil Marshall (The Descent) et de REC des ibériques Paco Plaza et Jaume Balaguero (La Secte sans nom) pour continuer le duel.