Réalisateur bénéficiant d’une puissante aura depuis The Crow et Dark City, Alex Proyas s’est pourtant compromis avec I Robot, film de commande impropre à servir les qualités de son auteur. Prédictions, attendu comme un retour aux sources, reste pourtant loin de la qualité des premiers films du réalisateur tout en proposant une imagerie et un discours assez personnels au sein d’un film catastrophe grand public.Malgré ses allures de thrillers mathématiques éculé, Prédictions impose un traitement assez marginal voire intimiste à son sujet comme en témoigne sa séquence d’ouverture qui prend place dans les années cinquante. A l’occasion de l’inauguration d’une école primaire, une classe dépose sa vision du futur sous forme de dessin dans une capsule temporelle enterrée devant le bâtiment. 50 ans plus tard, les élèves de cette même école se voient remettre chacun un des dessins. Le petit Caleb, lui, hérite d’une suite ininterrompue de chiffres, que son scientifique de père (Nicolas Cage) va partiellement décoder. Les chiffres expriment la date et le nombre de victimes de grandes catastrophes ayant eu lieu après la rédaction du document. Trois d’entre elles sont imminentes.
La première partie du film, très posée, s’intéresse autant à la résolution progressive de l’énigme qu’à la relation quelque peu artificielle entre un père veuf et son fils. Nicolas Cage, sujet à toutes les moqueries depuis la réorientation catastrophique de sa carrière, construit un jeu plutôt sobre, rattrapé parfois par les poncifs de son personnage qui plonge dans le whisky, en pensant à sa femme morte, environ tous les quarts d’heure. Paradoxalement, cette atmosphère endeuillée et intimiste, aussi bancale soit elle, rend service à la progression du film qui prend rapidement l’allure d’une marche funèbre dans la seconde partie même si il eut été souhaitable que les personnages aient bénéficié d’une réelle consistance dramatique.

La première séquence catastrophe, qui prend la forme d’un crash d’avion, fait basculer le film dans une noirceur insoupçonnée et surtout vient nous rappeler le talent d’Alex Proyas pour les scènes d’actions. Très post-11 septembre dans l’esprit, la mise en scène joue à merveille sur l’effet de surprise et nous gratifie d’un plan séquence impressionnant et d’une brutalité sans nom tant au niveau technique que dramatique puisque épousant le point de vue unique du personnage interprété par Nicolas Cage. Celui-ci arpente les décombres de l’appareil et assiste impuissant à l’agonie des victimes en feu dans une atmosphère apocalyptique du meilleur effet. C’est là la première question que pose le film (plus explicite dans son titre original Knowing, « savoir ») : A quoi sert la connaissance des évènements futurs si ceux-ci ne peuvent être modifiés ? On aurait pu s’arrêter à cette vision, réduisant la soi-disant toute puissance de l’homme à néant, s’il ne restait pas encore une heure de film, et une heure bien curieuse qui plus est.

Prédictions dans sa deuxième partie donne très vite l’impression que le film se dédouble pour apporter une véritable confusion dans sa propre finalité discursive. En effet à l’intrigue principale se greffe l’apparition de mystérieux individus qui rôdent autour de la maison familiale et semblent vouloir rentrer en contact avec Caleb. Leur look d’Aryens endimanchés embarrasse le spectateur plus qu’il ne l’intrigue et jure avec la cohérence esthétique qu’avait imposé Proyas jusqu’ici. Sans dévoiler l’aboutissement de cette seconde intrigue à l’imagerie proprement ingérable et qui flirte allégrement avec la mythologie scientologue, la résolution de Prédictions laisse perplexe et annihile quelque peu les efforts déployés, hésitant entre une happy end d’un ridicule achevé et une conclusion qui a contrario ferait du film de Proyas un des blockbuster les plus sombres jamais vus à l’écran. On pourrait imaginer que le premier n’existe que pour faire passer la pilule de la deuxième mais entraîne de telles modifications thématiques et sémantiques que le final de Prédictions demeure bien mystérieux et polémique dans ses diverses interprétations possibles.

Heureusement tout cela ne remet pas en question l’excellente mise en scène d’Alex Proyas et la tension qu’il réussit à insuffler à l’ensemble du métrage, d’autant qu’on peut ajouter au crash aérien une séquence de métro anthologique au découpage parfait. On aurait pourtant préféré que le réalisateur conserve cette noirceur de bout-en-bout plutôt que de verser dans un semblant de mysticisme à base de créationnisme qui s’il ne détruit pas l’impact des deux premiers tiers du film, en amoindrit considérablement le propos.