Still Life (Un film de Jia Zhang Ke)
Le fleuve bleu
Par Gabriel Buret, le 25 mai 2007 2007
Still Life réalisé par Jia Zhang Ke se passe dans un village, Fengje, où le fleuve « bleu » ne cesse de monter, détruisant petit à petit le village. Dans ce temps qui reste et qui est désormais compté, un homme va venir rechercher sa femme et sa fille qu’il n’a pas vu depuis 16 ans et une femme sera à la recherche de son mari, parti il y a 2 ans.

Still Life signifie nature morte. Ce film, où la limite du réel et de la fiction n’est plus claire et où le temps semble être dilaté pour mieux être regardé, porte bien son nom.

Jia Zhang Ke nous plonge dans un monde où tout semble branlant, les bâtiments sont détruits, la crue du fleuve menace constamment les villageois. Ici, nous devons y voir toute une société qui ne fonctionne plus, qui, tiré d’un côté par ses traditions millénaires se voit poussé de plus en plus vers un monde plus occidentalisant, le réalisateur ne parle pas forcément de la Chine mais de toute une Asie.

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Nous suivons pendant toute la première partie du film, le personnage de San Ming, qui a fait un long voyage pour retrouver sa fille et sa femme. Cet homme, (car parler pour ce film de personnage semble impossible), va rencontrer beaucoup de problèmes de communication avec les villageois, sa culture est trop différente, son accent trop fort, l’entente ne se fait pas. Pour arriver à ses fins, il va devoir s’obstiner et chacun des personnages semble vouloir se comprendre mais se repousse à la fois, à l’image peut-être d’une société de plus en plus individualiste mais qui dans le même temps ne semble plus accepter la solitude.

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Ce film nous raconte l’espace, l’espace et le corps, le corps est en parfaite harmonie avec le paysage, l’un ne prend pas le pas sur l’autre. L’Homme et son monde sont à égalité. Et le monde semble parfois se charger du destin de l’Homme comme lors d’une scène, où la femme que nous suivons en deuxième partie du film, danse avec son mari qu’elle a retrouvé. Ils dansent et se déplacent, la camera les suit et prend de la distance, elle s’arrête lorsque les corps se séparent et arrêtent de danser, l’immense fleuve au dernier plan (mais tout aussi net) les séparent, le paysage les sépare, le monde les sépare.

L’espace n’existe pas sans le temps. Le temps dans Still Life est étiré, regardé, observé. Il est ausculté et nous l’observons comme si nous le découvrions pour la première fois, des lenteurs existent dans ce film mais pour, peut-être pour la première fois, pouvoir ressentir cette lenteur, cette pesanteur dans nos propres vies. Le temps ne fait que nous séparer et nous rapprocher, le temps de Still Life tourne en rond, en cycle et nous fait revivre des expériences passées et par le récit ce temps s’annule à la fois. 16 ans sont rattrapés en quelques minutes et deux ans vont s’étirer peut-être à jamais.

Le village de Fengje existe, le barrage auquel le film fait allusion, le barrage des trois gorges existe également et est en ce moment en construction et pourtant, ces images semblent êtres reconstitués, imagés. Elles nous paraissent dès le début comme des métaphores. Une des premières scènes est un travelling filmant des gens entassés dans un bateau, l’image (malgré le numérique) est d’une beauté rare, l’image est construite, écrite. Mais dans ce travelling, un regard est porté vers la camera. Nous ne savons plus, ces personnages semblent réellement existés mais circulent dans un monde totalement lyrique.

Ce passage constant entre une réalité certaine et une autre réalité poétisée donne une dimension unique à ce film, une grammaire cinématographique propre au réalisateur qui joue depuis ces premiers films avec le documentaire et la fiction.

Still Life est un film magnifique rendant toute la puissance du cinéma, un cinéma d’images et de sons, d’espace et de temps, un cinéma qui nous permet de nous sentir libre quelques instants. Un cinéma rare.

Images : © Ad Vitam






A l’occasion de la sortie du nouveau film des frères Dardenne, Le Silence de Lorna, et après celles d’Eldorado et de JCVD, Fin de Séance vous propose un top 5 spécial Belgique.

  1. C’est arrivé près de chez vous de Rémy Belvaux et André Bonzel
  2. Quand la mer monte de Yollande Moreau et Gilles Porte
  3. Les Convoyeurs attendent de Benoit Mariage
  4. Calvaire de Fabrice du Weltz
  5. Et bien entendu n’importe quelle oeuvre des frères Dardenne


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