My Blueberry Nights (Un film de Wong Kar-Wai)
Le goût de la myrtille
Par David Honnorat, le 13 décembre 2007 2007
Le projet était ambitieux. Wong Kar-Wai, cinéaste chinois très "in" depuis le triomphe de In the mood for love, tourne aux Etats-Unis avec un casting de choix.

Jeremy (Jude Law) s’occupe d’un petit bar de quartier. Il tient à la disposition de ses clients un bocal dans lequel il conserve des trousseaux de clefs. Symbolique de la rupture, ils appartiennent pour la plupart à des couples séparés, mais Jeremy les garde dans l’espoir qu’un jour les portes se rouvrent. Lizzie (Norah Jones), elle, ne se contentera pas de ce dépôt pour soulager sa peine. Comme un rituel, elle reviendra tous les soirs pour exorciser la douleur à grandes bouchées de tarte aux myrtilles : hommage à ce désert trop souvent boudé, symbole des causes perdues.

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L’enjeu narratif affiché par le film est dès lors de passer de la fin d’une relation au début d’une nouvelle. Pour ce faire, Lizzie se lance dans un pseudo voyage initiatique à travers le pays. Wong Kar-Wai nous avait habitué à compenser la pauvreté de ses sujets par la qualité de sa mise en scène. A grand renforts de ralentis et de plans atypiques (réglage d’une caméra de surveillance, utilisation du reflet des vitrines, baiser sur le comptoir...) construit donc patiemment un univers graphique qui témoigne du déplacement de son cinéma sur le continent américain.

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Le voyage de Lizzie est l’occasion de deux épisodes dans le film dont le style n’est pas sans rappeler une certaine mouvance de séries sentimentales américaines. La première escale a lieu dans l’Amérique profonde. Elle y cumule deux jobs de serveuse dans le but de s’acheter une voiture. On observe alors une facette de l’Amérique fondamentalement ancrée dans la contrainte sociale. S’y croisent des archétypes plus ou moins bien incarnés : le patron, le flic fatigué qui vient prendre chaque soir sa dernière cuite, son ex-femme (Rachel Weisz) mariée trop jeune, et l’amant de celle-ci un jeune cow-boy arriviste. Cette Amérique-là, on avait pu le voir notamment dans Bubble ou Boys don’t cry, rêve d’un ailleurs hypothétique.

Aucune autre alternative que la fuite, Lizzie s’éloigne donc encore un peu de New-York (des écrans-titres nous donne régulièrement la distance en kilomètres). Désormais serveuse dans un casino, elle découvre le clinquant du rêve américain. Mais billets verts et belles voitures ne suffisent pas à masquer la névrose de cette autre Amérique : l’individualisme. Le second épisode nettement plus réussit (notamment grâce à la composition de Nathalie Portman excellente en joueuse de poker capricieuse et manipulatrice) amène Lizzie jusqu’à Vegas, ici, sans doute, le symbole de la déroute de l’Amérique individualiste.

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S’il faut reconnaître une certaine beauté dans le mouvement narratif qui permet à Wong Kar-Wai de nous exposer sa vision des Etats-Unis : "devoir partir pour avoir les moyens de revenir", et dans la correspondance à sens unique qui maintien le lien avec Jeremy, les situations auxquels sont confrontés les personnages manquent cruellement de saveur. En fait de road-trip ou de voyage initiatique, Lizzie n’a probablement fait, comme une de ses répliques le suggère à la fin du film, que traverser la rue. Finalement c’est ce que raconte dans sa forme My Blueberry Nights : de toutes petites choses, simples et banales exprimées par de grands mouvements lyriques. Si ce même schéma fonctionnait plutôt bien dans les films chinois de Wong Kar-Wai où les "petits sujets" l’étaient réellement (typiquement dans In the mood for love), son transfert dans un univers moins familier pour le cinéaste substitue aux moments de grâce des clichés assez pénibles.

Images : © Mars Distribution






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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