Rohmer a été membre du noyau de la Nouvelle-Vague, ça l’a influencé sur de nombreux aspects, notamment dans le choix de ses acteurs. Il laisse souvent la place à des comédiens peu connus et amateurs. Dans le cas précis du beau mariage, des acteurs comme Hervé Duhamel, Pascal Greggory, Virginie Thévenet, Vincent Gauthier, Thamila Mezbah ou Sophie Renoir n’en sont qu’à leur deuxième ou troisième film. Certains resteront dans l’anonymat ou deviendront des acteurs chevronnés alors que d’autres se consacreront ensuite à la réalisation. Cependant, il ne contourne pas certaines grandes figures de l’époque, qu’il choisit pour certains rôles, mais pas forcément les plus importants. Il a permis à Arielle Dombasle et André Dussollier, qui avait déjà tourné avec Truffaut, Lelouch et Chabrol, de confirmer leurs talents. Dans d’autres films, il a fait de même pour Fabrice Luchini ou Jean-Louis Trintignant.L’intérêt pour Rohmer est lié à sa recherche de naturel dans le jeu de ses acteurs, en évitant la représentation mimétique, tout en laissant paradoxalement la place à une parole omniprésente. Morin a défini ainsi les grands acteurs naturels, ils sont « ceux qui dépassent à la fois les tics et le naturel stéréotypé, récupèrent avec aisance le bafouillage et la maladresse, et semblent inventer à chaque geste le naturel ». C’est pour se rapprocher davantage de la complexité de la vie que l’acteur confère un sens aux moindres gestes et actions. La précision du geste technique devient caution de vérité, surtout dans des plans longs et larges, garants de la non-manipulation de l’action. Ses soucis d’exactitude, de précision et d’authenticité se retrouvent à tous les niveaux de la réalisation, que ce soit dans le choix des interprètes comme nous l’avons vu, ou dans la modification parfois des dialogues avec les acteurs. Le comédien pourra apporter un vocabulaire et une tonalité plus justes et conformes à son personnage. Les acteurs, comme le décor, sont parfaitement organisés, même si sa direction d’acteurs est souvent qualifiée d’ « épurée ». Sa sensibilité se concentre avant tout sur les personnages et les comédiens, il s’en tient à une image très simple, sans trucages, avec des acteurs peu maquillés, comme dans la vie. Comme le cinéma néo-réaliste mais dans une optique moins historique et sociale, il préfère laisser libre cours à des personnalités plutôt qu’inventer de A à Z des personnages fictifs.

Chaque acteur incarne une identité sociale claire mais complexe, définie par le lieu où ils habitent, leur profession, leur apparence, leurs paroles et leurs actes. Il propose aux spectateurs des modèles d’identification souvent élevés dans la hiérarchie sociale avec des personnages exerçant un métier libéral de la petite et moyenne bourgeoisie comme médecin, avocat ou des métiers para-artistiques dans Le beau mariage. Cette aisance matérielle, ce souci absent de « gagner sa vie » leur permet d’être en état de vacances, c’est de là que découle l’essentiel de la fiction et des relations entre les personnages. Le spectateur doit penser à l’individu incarné et pas à l’acteur célèbre en train de jouer dans un rapport uniforme aux différents personnages qu’il a joué. Rohmer joue au second degré sur les clichés du théâtre et du romanesque avec ses personnages, le jeu des acteurs consiste à trouver un juste milieu entre incarnation et justesse. Ce sont des personnages complexes, ayant souvent un fort caractère et loin des stéréotypes. Ils sont premiers à l’intrigue, elle dépend d’eux et non l’inverse. Les individus mis en scène chez Rohmer ne sont d’ailleurs pas des personnages au sens premier, ils prétendent à l’individualité, ils sont renvoyés à ce que la psychanalyse appelle la « persona ». C’est une épaisseur socio-psychologique, plus qu’une entité symbolique, que les acteurs doivent donner à leurs rôles. Ils ne doivent pas provoquer de sentiments de pitié ou de frayeur chez le spectateur, en bref éviter tout effet cathartique, en posant une distance réflexive entre ce qu’il pense et ce qu’il fait, entre ce qui se passe à l’écran et la réception du spectateur. Enfant de la Nouvelle Vague, Rohmer fait jouer ses acteurs en décors naturels, en extérieur. Ils doivent apprendre à faire face à ces contraintes qui étaient évitées avec le studio. Entre promenade et errance, la moindre marche est incarnation et symbolise la difficulté du jeu de l’acteur entre dispositif technique du tournage et naturel des gestes et de la voix. Il doit trouver la frontière entre le vrai et le simulé, afin que la recherche de vrai ne contredise pas la justesse. Le comédien doit résumer dans son jeu les deux discours qui dominent le cinéma de Rohmer : l’esthétique et la morale. Malgré l’exigence du cinéaste, il disait lui-même qu’il n’y avait pas de direction d’acteurs, que c’était la chose la plus simple qui soit au cinéma.
Le statut de la parole dans le jeu de l’acteur

Les dialogues et la voix sont primordiaux dans le cinéma de Rohmer. Les acteurs influent toujours sur la forme et le tour des dialogues. Tout réside dans une discrète emphase, les personnages se donnant une représentation de leurs actes, pensées et motivations. Il y a à la fois de la provocation et un ton enfantin dans le façon qu’à l’actrice Béatrice Romand de détacher et prononcer les syllabes du verbe « marier ». Pour le cinéaste, le parlant a libéré le cinéma de la nécessité de dire. La bande son est plus explicite que les mimiques des acteurs, c’est ainsi qu’il lui confère une efficacité fictionnelle au delà de ses fonctions descriptive et narrative. Il aime à combiner deux attitudes : la révélation du réel et la volonté d’expression et de langage. Pascal Bonitzer écrit à propos du film : « Les personnages y vivent sous le règne tyrannique de la parole, qui double l’action et la juge, mais aussi, éventuellement, s’y substitue ». En effet, pour beaucoup de personnages, la spéculation l’emporte sur l’action. Le personnage se fait une histoire. Cela vient en partie de l’inspiration psychologique, héritée de la notion d’auteurs pendant les années 60. Rohmer joue, sans tomber dans la psychanalyse, de ces rapports entre conscient et inconscient, désirs et refoulé, raison et passion. Selon René Prédal, dans « Le jeune cinéma français », c’est le modèle rohmérien, c’est-à-dire un petit budget, peu de lieux et de temps et une mise en scène au service des personnages parlants. Le réalisateur a lui-même déclaré, je cite : « On continuera à parler beaucoup dans ces Comédies (cycle réunissant plusieurs de ses films). On essaiera moins d’établir une attitude morale que des règles pratiques. On n’y débattra plus guère des fins mais des moyens(…) »Les personnages éprouvent le besoin de questionner, de savoir, de la présence d’autrui pour se dire et faire parler. C’est en ce sens que l’on a souvent rapproché le dialogue de Rohmer au théâtre de Marivaux avec ce mélange de jeu et d’aveu. Bien que son cinéma ne puisse se résumer à cet aspect littéraire, il est, au même titre que chez Mankiewicz et d’autres, une marque de style dans une mise en scène simple mais efficace. Le cinéaste a élaboré tous ses scénarios et tourne d’après un dialogue rigoureusement écrit, même si il est apparu qu’il laissait plus de place à l’improvisation dans ses derniers films. La parole dans ce film n’est pas le moteur de l’action, elle la précède, voire la remplace, et quant elle a lieu, elle est souvent en hors champ. Dans l’extrait montré, on voit bien que les personnages sont décrits avant tout via leurs échanges. On ne voit jamais Sabine rédiger son mémoire ou lire mais elle en parle. On discute plus des œuvres d’art qu’on ne les voit. La relation entre Sabine et Edmond est purement verbale, ils se voient, discutent, se téléphonent, s’écrivent mais à aucun moment leur liaison prend acte. Tous les films de Rohmer sont d’ailleurs marqués par une dérobade face à l’acte sexuel, remplacé par la parole et le principe du mariage. En fait, toutes les relations entre les personnages sont fondées sur ces dialogues, et l’enjeu vient du non-dit. La parole peut être vérité, mensonge, manipulation, séduction…Les acteurs jouent aussi avec d’autres manières de dire : le ton, les gestes, les comportements. Ils laissent ainsi le spectateur prendre en charge une partie de l’interprétation. Le discours des personnages et leur usage autoréférentiel de la parole trouvent son explication et sa pertinence dans la façon des individus d’être en adéquation ou inadéquation avec le monde et le temps dans lesquels ils évoluent. En effet, ce qui importe dans l’intrigue et dans le jeu des acteurs, ce n’est pas une action qui court progressivement vers un but, mais une multitude d’échanges et de réflexions sur cet objectif. Plus qu’une mise en scène ou une mise en acte, la parole est réfléchie.
Le personnage de Sabine

Le spectateur la suit d’un bout à l’autre du film. Ce personnage est central dans le film, il ouvre les rapports d’un être aux autres, au-delà de l’appartenance sociale qui tend à limiter les relations amoureuses, professionnelles ou amicales. Il est emblématique de beaucoup de personnages présents dans la filmographie du cinéaste, elle rappelle Laura dans Le genou de Claire, et annonce Suzanne dans La carrière de Suzanne. Derrière la caractérisation sociale de l’étudiante qui travaille chez une antiquaire pour financer sa maîtrise, c’est avant tout une personnalité et un caractère qu’incarne l’actrice. Rohmer s’intéresse plus à l’étude de comportements et à la mentalité à laquelle ils renvoient. Avec le trajet de ce personnage, il reflète la construction d’une personnalité. Sa singularité, sa subjectivité, ses envies, ses peurs, sa colère et sa tristesse importent plus que ce qu’elle désigne socialement. Comme beaucoup des protagonistes chez le cinéaste, elle a une haute estime de soi, de sa valeur morale et de ses qualités physiques. Rohmer refuse les stéréotypes et donne, à l’image de Sabine, beaucoup d’envergure à tous ses personnages. Sabine est insérée dans la vie moderne, a connu beaucoup d’hommes, étudie ; et pourtant, elle reste attachée à des valeurs traditionnelles. Elle est impulsive et pourtant elle ne cesse de rationaliser ses penchants sentimentaux. D’ailleurs, elle a choisi Edmond non par élan passionné, mais par choix vertueux, voire calculateur. L’actrice principale doit donner sens à une parole qui révèle toute la complexité et la contradiction qui se nouent dans la double quête de l’amour et de l’autonomie. D’ailleurs, elle ne cesse d’agir à l’encontre de ce qu’elle dit. Elle doit apporter un ton libertin à cette femme de caractère, tout en restant naturelle quand elle approuve les principes du mariage fidèle et de la femme au foyer. Elle n’adhère qu’en pensée à ces valeurs morales désuètes. Lorsqu’au début du film, elle annonce pendant la rupture à son amant qu’elle va se marier, cette phrase est très complexe au niveau de l’énonciation, car l’idée semble s’être formée dans sa bouche plutôt que dans sa tête. Cela résume tout le contraste entre une phrase impulsive, qui énonce pourtant un choix de raison. Elle exprime ainsi un dépit et une souffrance de l’amour-propre qui se sent bafoué par cet homme marié qui trompe sa femme. C’est un défi, une manière de reprendre le dessus sur une situation qui lui avait échappée. Elle a voulu croire qu’ils étaient deux mais l’appel téléphonique de la femme légitime lui rappelle qu’ils sont trois. Sa phrase exprime le désir de stabilité, d’une volonté d’un retour aux normes et pourtant c’est ainsi qu’elle remet l’homme en cause et qu’elle affirme son statut de femme libre et moderne. Malgré son rêve de femme au foyer, c’est une femme insoumise, difficile à satisfaire et qui ne comprend pas pourquoi sa mère sort si peu. L’actrice, alors peu connue, a été choisi pour incarner ce rôle plein de contradictions et de paradoxes car ils font partie de la vie et du naturel. C’est en fait une femme-enfant, qui fait des caprices, qui espère encore l’amour éternel. C’est flagrant lorsqu’elle a ses deux tresses et avec ses tenues vestimentaires qui mettent peu en valeur sa féminité.
Le choix de l’actrice a été primordial. Elle n’a pas une beauté de starlette mais une beauté sérieuse inscrite dans le processus créatif de par sa correspondance avec le projet du cinéaste. Béatrice Romand, qui joue le rôle de Sabine, a d’ailleurs été en grande partie révélée par Rohmer, qui l’a fait jouer dans Le genou de Claire en 1970. Ce n’est par hasard s’il l’a reprise plus tard pour jouer un personnage proche dans Conte d’automne. Comme c’est souvent le cas pour les rôles de jeune femme chez Rohmer, la comédienne collabore à la finition de son personnage en lui apportant une façon de s’exprimer en adéquation avec son époque. Il demande parfois à l’actrice de choisir les éléments du décor. La fiction rohmérienne superpose deux espaces : celui objectif décrit par la caméra et celui subjectif construit par le personnage et l’acteur en action.
Le jeu de l’acteur est singulier et primordial dans le cinéma de Rohmer. Sa mise en scène épurée et sa fiction naturaliste reposent sur l’incarnation de personnages justes et complexes. Par exemple, l’acteur ne joue pas un médecin-type, mais un médecin possible, singulier. Le travail de la voix et des gestes est fondamental. La personnalité du comédien participe au jeu. C’est ainsi que Rohmer envisage la direction d’acteurs, entre l’influence d’une singularité propre à l’acteur et l’oubli de la personne publique. Le choix d’acteurs anonymes correspond à cette optique. Le cinéaste a montré la possibilité d’un jeu naturel mais pas mimétique, langagier plutôt que littéraire ou théâtral.