Les fidèles admirateurs de Woody Allen auront tous remarqué que le réalisateur new-yorkais revient à ses sources artistiques et géographiques, qui l’ont jadis conduit à la gloire, avec son nouveau film, Whatever Works. Le cinéaste y montre le choc générationnel opposant deux individus qui s’unissent malgré leur différend culturel poussé à l’extrême.Boris Yellnikoff est un sexagénaire new-yorkais. Ce misanthrope cynique, qui fut un brillant chimiste, semble avoir tout raté, que ce soit le prix Nobel, son mariage et même son suicide. Cet homme antisocial va faire la rencontre fortuite de Melody Saint Anne Celestine, une jeune fugueuse de 18 ans, qu’il recueille sur le pas de sa porte, à son plus grand regret. La jeune femme n’a aucune culture, ce qui mènera Boris à en prendre soin, avec un léger sentiment de pitié. Il l’initie tant bien que mal au savoir. Les deux personnes vont apprendre à se connaître, trouvant un équilibre commun dans la différence de l’autre.

Le film repose essentiellement sur le personnage principal, Boris Yellnikof. L’ancien savant, imbu de sa personne et de son savoir, entretient tous les traits de caractère le rendant asocial. Il est misanthrope, névrosé, irascible, dépressif, paranoïaque et hypocondriaque (il chante en se lavant les mains pour éliminer les microbes). Il entretient en plus un complexe de supériorité considérable. Il gagne sa vie en enseignant les échecs à de jeunes enfants sur lesquels il déverse toute sa hargne. On ne peut que constater, en voyant son attitude, étonnamment attendrissante par moments, ses similitudes avec Woody Allen et les personnages que celui-ci a l’habitude d’incarner à l’écran. Le réalisateur a d’ailleurs déclaré que « Boris est une exagération de [ses] sentiments ». Les deux hommes (l’un fictif, l’autre réel) partage un pessimisme exacerbé qui a poussé Woody Allen à déclarer : « Je suis un réalisateur au travail lamentable. Je suis la plupart du temps déçu par mes films ». Ces caractères communs se retrouvent dans les euphémismes de Boris, divaguant sur tous les sujets, du mariage à la coloscopie, en passant par le sida, la physique quantique, le réchauffement climatique ou plus généralement, le sens de notre existence. Boris mène cette vie solitaire jusqu’au jour où il croise le chemin de Melody, qui va énormément contribuer à rendre le vieux savant plus sympathique. Pour incarner ce rôle très fort, Woody Allen a fait appel à Larry David, humouriste avec lequel il avait déjà collaboré très brièvement sur Radio Days (l’acteur interprétait un voisin communiste). Le film a été écrit il y a plusieurs décennies par Woody Allen, le rôle était initialement prévu pour Zero Mostel, mais l’acteur est décédé en 1977 et le projet a passé plus de tente ans dans les placards avant de revoir la lumière. Larry David a pu s’épanouir durant ce tournage, puisque Woody Allen incite ses comédiens à recourir à l’improvisation dans les dialogues et Larry David s’est fait connaître dans le stand up, lui donnant une assurance propice à ce genre de pratique.

Whatever Works marque le retour de Woody Allen à ses origines, il revient à Manhattan pour son 39ème long-métrage, quartier qu’il avait délaissé pendant de nombreuses années. On retrouve l’influence de ses plus grands chefs-d’œuvre dans ce nouveau film, que ce soit Annie Hall, Manhattan, Crimes et délits ou La Rose pourpre du Caire. Récemment, après quelques films mineurs mais savoureux (Escrocs mais pas trop, Le sortilège du scorpion de Jade), Woody Allen s’était lancé, en compagnie de sa nouvelle muse, Scarlett Johansson, à la conquête du monde (Londres, Barcelone, bientôt Paris ?). Avec Whatever Works, il revient dans le milieu intellectuel new-yorkais qu’il a longtemps chéri, mettant en avant ses influences (de Gershwin à Fred Astaire). Il rassemble à nouveau tous les éléments qui l’ont menés au succès dans ses premières années de carrière, même si la magie n’opère pas toujours autant. D’entrée, Boris apostrophe le spectateur avec des propos propres à Woody Allen, on ne peut que se remémorer l’esprit des films les plus anciens du cinéaste. Dans une scène, Boris entend une musique moderne qu’écoute Melody, c’est alors que l’intellectuel nihiliste essaye de l’initier à la cinquième symphonie de Beethoven, ce qui montre évidemment les goûts (et les dégoûts) de Woody Allen lui-même. L’émulation qu’entretient Allen envers les Marx Brothers, surtout pour Groucho et ses répliques cultes et saugrenues, est ici à son point culminant. Le film s’ouvre, non pas sur un morceau de jazz comme souvent dans ses films, mais sur un texte chantonné par Groucho Marx (Hello, I must be going) dans L’explorateur en folie (1930). Les répliques, parfois extravagantes de Woody Allen (« A chaque fois que j’écoute du Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne ») dans ses différents films sont un hommage évident au comique new-yorkais (un de plus). Dans ce film, nous avons aussi droit à la rencontre improbable, et quasiment burlesque, d’un homme marié, catholique endurci, qui rencontre un cadre homosexuel. Nous assistons alors à un dialogue singulier : « - Dieu est gay ! - Non. Dieu a créé un univers parfait. Les océans, les cieux, les belles fleurs… - Naturellement, c’est un décorateur ». On y voit tout l’esprit du scénariste - réalisateur. Woody Allen ayant délaissé Scarlett Johansson au profit de Evan Rachel Wood (excellente dans The Wrestler) revient donc à ses origines filmiques au grand plaisir des fans d’antan.

Le credo de Boris, repris dans le titre du film aux relents cyniques, donne une morale au film : « Du moment que ça marche » (cette maxime hédoniste reprend la célèbre citation d’Einstein : « La théorie, c’est quand on sait tout et que rien ne fonctionne. La pratique, c’est quand tout fonctionne et que personne ne sait pourquoi. Ici, nous avons réuni théorie et pratique : Rien ne fonctionne... et personne ne sait pourquoi ! »). Les personnages changent, renoncent à leur ancienne image pour se diriger vers le bonheur. C’est ainsi que Boris renonce partiellement à sa culture pour se lier à Melody, que la mère de Melody devient une artiste libertine et vit dans un ménage à trois et que l’ex-mari de cette femme se voit naître des désirs homosexuels, malgré sa pieuse dévotion.