Memory Lane (Un film de Mikaël Hers)
Le passage et la demeure
Par Flavien Poncet, le 29 novembre 2010 2010
Le film choral connaît un nouvel essor ces dernières semaines avec le succès public des Petits mouchoirs et l’engouement des critiques pour La Vie au ranch. C’est un moyen, comme un autre (Mammuth ou Les mains en l’air en ont proposé de meilleurs encore cette année), de s’affranchir du « moi-je » étouffant de l’auteurisme aux ressorts psychologiques à la française. Sans aucun doute, Memory Lane, le premier long-métrage de Mikhaël Hers (déjà reconnu pour ses courts-métrages, tous sélectionnés à Cannes) découd une certaine robe surannée du cinéma français pour percer une douce échancrure dans ses acquis esthétiques et surtout narratifs. Sans être une révolution, Memory Lane brode une stimulante proposition de cinéma.

Ce qui boitait dans les films de Canet ou de Letourneur se cheville et réussit dans l’œuvre d’Hers. Memory Lane filme la banlieue Sud-Ouest de Paris, à Boulogne-Billancourt, où un groupe d’adultes qui y a grandie se retrouve pour l’été. Le film d’Hers est l’envers total des Petits mouchoirs. A l’establishment pépère de Canet s’y substitue une poignée de jeunes acteurs méconnus. L’histoire n’est pas portée par la belle brochette bankable du cinéma français mais ressort plutôt de l’intime, sincère, pas de celui qui s’expose avec des gueules impersonnelles de personnalités archi-connus. Les enjeux psychologiques noués par l’intrigue ne concernent pas seulement Mikaël Hers, ils s’adressent tout autant aux personnages, aux acteurs qui les interprètent ainsi qu’aux spectateurs qui peuvent s’y reconnaître. La construction du récit, déjouant de nombreux rapports de causalité, se nourrit de procédés narratifs divers (voix off, dialogues, plans de lieux esseulés entre deux séquences principales). Dans le même temps Memory Lane ne déploie aucune hystérie cool et, en cela, constitue le négatif de La Vie au ranch. Une certaine morosité et la nostalgie larvée de l’âge adulte hantent les personnages et leur relation. Ce chagrin forclos ne sert pas le moteur sentimental comme chez Canet ni ne décore, en arrière-fond, la frivolité comportementale chère à Letourneur. Ce chagrin se mêle et se mâtine à une joie du retour, le bonheur secret de recouvrer les lieux de l’enfance, le préau du lycée comme la bute des idylles juvéniles. L’une des réussites sensibles de Memory Lane tient justement à sa plurivocité, à la manière patente dont Hers tient à ne pas exprimer une idée simple du monde et de ses déterminismes mais seulement à être une « plaque sensible » de l’âge adulte. En même temps que se dégage à travers les personnages beaucoup de mélancolie, se partage la joie des protagonistes à retrouver, grandis, les amis d’enfance.

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Pour atteindre à cette fébrile sensation du retour sur les lieux de l’enfance, dans les foyers familiaux, Hers place son film dans un équilibre, entre la chronique dont il reprend l’instantanéité et l’événement qui lui permet de raccorder le naturalisme aux rangs du sur-naturel. En interstice aux séquences de dialogues, intimes ou triviales, se calent des plans en travelling latéraux sur des arbres ou des flancs de collines, lieux dépeuplés qui se garnissent lento d’une petite communauté. Ces instants flottants élargissent le carcan de la petite anecdote amicale pour rendre manifeste, à l’image comme au son, le temps qu’habitent les protagonistes. Nous ne comprenons pas ce que viennent faire là ces plans vides où rien de dramatique et de psychologique ne se passe. En revanche, nous sentons, grâce à l’esthétique de la lumière et du montage, qu’un temps croise ces espaces. Cette durée là qui s’ouvre et s’offre à nous, qui se déplie d’un ailleurs, est celle qui témoigne de la rencontre entre le temps qui passe (ce fameux temps perdu) et le temps qui demeure. Chacun des paysages filmés dans son immuable beauté tient lieu d’un vieillissement et d’une beauté éternelle, d’un passage et d’une demeure. A leur échelle, dans ce qui leur arrive, tous les personnages se confrontent aussi à cela : au temps qui passe et qui appelle à cette entrée parfois brutale dans l’indépendance adulte ; au temps qui reste et qui fait que l’enfance s’accroche éternellement à l’adulte. Situé dans cet entre-deux, télescopant ces deux périodes de la vie, Memory Lane entrelace une sérénade joyeuse des corps matures et un adagio piano pour l’enfant qui habite chaque adulte.

 






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

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Retrouvez également Vodkaster - Le blog de la cinéphilie 2.0



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