Le personnage dans Munich
Par Morgane Pichot, le 18 mars 2008 - hiver - 21:01
Munich de Steven Spielberg, sorti en janvier 2006, retrace et s’inspire d’un fait réel, les attentats aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, où des terroristes palestiniens ont pris en otage et tués onze membres de l’équipe israélienne. Cependant, l’histoire du film ne s’attarde pas sur cet évènement mais sur ses suites, encore plus obscures : la réponse du gouvernement israélien qui aurait éliminé hors du cercle judiciaire les responsables du groupe Septembre Noir, l’organisation terroriste palestinienne à l’origine des faits. L’une des caractéristiques fondamentales qui différencie le film documentaire du film de fiction, c’est la présence de personnages. Ils sont imaginés et inventés par le scénariste, et mis en scène par le réalisateur. Comment sont mis en place ces personnages ? Comment sont-ils caractérisés ? Par quels procédés le cinéaste les définit-il par le filmage ? Quels sont leurs liens avec l’intrigue et la structure dramatique ? Comment Spielberg a-t-il traité des personnages inspirés de faits réels ?

Il respecte les quatre points qui caractérisent le cinéma classique hollywoodien vis-à-vis de l’utilisation des personnages : l’histoire évolue autour d’un personnage central ayant un objectif clair ; il se révèle de manière progressive et évolue dans un contexte social, politique, familial…défini. Comment tous ces paramètres influent-ils sur la mise en scène du personnage principal ? Comme le film traite des représailles du gouvernement israélien, Spielberg a choisi logiquement un personnage au cœur de l’action pour amener l’intrigue : il s’agit du chef du groupe de cinq hommes chargés d’éliminer les onze palestiniens. Cependant, il est important de noter que l’intrigue est première sur le personnage, le réalisateur a avant tout voulu parler des attentats de Munich. Le personnage a été défini à partir de cette démarche première et non l’inverse. Pourtant, Munich n’est pas un film d’action au sens où le personnage serait une coquille vide, qui subirait les péripéties du film et ne servirait qu’à apporter une forme humaine à l’histoire. En effet, c’est le personnage qui provoque les actions et son mental influe beaucoup sur la suite des événements. Les rebondissements de l’intrigue dépendent de ses actions physiques mais aussi de son état psychologique et émotionnel. Le personnage est joué par Eric Bana, un acteur américain assez connu mais qui ne représente pas un genre de film et dont la célébrité ne devance pas le personnage. Le choix de l’acteur est important car il montre le soucis du réalisateur de créer un véritable personnage, il ne veut pas se servir de l’attraction populaire qui peut exister autour d’une star et qui en ferait d’office un héros. Seuls les procédés proprement filmiques donneront au personnage toute sa dimension.

JPG - 49 ko

Afin de mettre en avant l’évolution nécessaire du personnage au fil de la structure dramatique, le personnage est défini au début du film. En effet, c’est à partir de cette identité première que le spectateur peut appréhender le personnage. Le film est en point de vue interne, c’est-à-dire que le spectateur suit l’histoire à travers le personnage central. Il n’en sait ni plus ni moins que lui. Deux scènes m’ont paru les plus révélatrices de l’identité du personnage. La première scène suit une introduction dans le film, qui montre l’arrivée des palestiniens dans le village olympique et la prise d’otages. Ensuite, l’évènement est relaté via les multiples caméras des journalistes présents sur place. Spielberg crée alors des raccords via les écrans de télévision avec les membres de différents gouvernements, les familles des victimes et des terroristes, témoins impuissants et pétrifiés. Enfin, la dernière personne qui est montrée devant son écran, c’est Avner, le futur personnage principal. Contrairement au procédé qu’il avait utilisé précédemment, c’est-à-dire un champ/Contre-champ partant de la télévision et renvoyant aux spectateurs ; ici le plan commence avec la caméra derrière Avner, de dos en premier plan, et l’écran de télévision en arrière plan. Il est concentré mais n’a pas l’air paniqué comme les autres spectateurs. Son identité à cet instant est presque nulle, elle n’est en fait que physique : c’est un homme brun, d’une trentaine d’années, vêtu de manière classique d’un pantalon et d’une chemise. On peut voir deux pièces de l’intérieur, la cuisine et le salon qui semblent confortables, il peut venir d’une classe moyenne. Ensuite, par un raccord regard, sa femme enceinte le rejoint sur le canapé, ils se tiennent la main. Le point de vue interne est progressivement installé via ces procédés filmiques. Une partie de son identité familiale et sentimentale est alors révélée : c’est un homme marié (cela sera confirmé plus tard quand il enlèvera son alliance dans l’avion), il aime sa femme et s’apprête à devenir père. Il y a très peu de dialogues dans cette scène, Avner est caractérisé par ses gestes (son regard et sa main) et par son environnement. Le personnage prend place sur l’écran par rapport à l’élément déclencheur que représentent les attentats.

La deuxième scène qui permet de caractériser ce personnage est encore plus explicite. Il est interpellé en sortant de chez lui par un homme qui lui dit qu’on le demande au Mossad. Le spectateur apprend alors que le personnage vit en Israël, il est possible d’en déduire de manière presque certaine qu’il est juif et qu’il doit être quelqu’un d’important pour être demander par le Mossad. Dans la voiture, on apprend son nom et le personnage se révèle alors par les dialogues : il a travaillé en tant que garde du corps pour le Mossad, son père aussi est cité de manière amicale. Son vocabulaire et son langage sont ordinaires. Son statut socioprofessionnel est révélé dans cette scène. Ici, c’est l’intérieur du personnage qui est caractérisé contrairement à la première scène qui montrait la surface visible. Son caractère aussi se démasque, c’est un homme calme, poli, respectueux, pas timide mais légèrement introverti, réfléchi. A partir de ces deux scènes, on peut dresser une fiche signalétique du personnage. Il est né dans les années 40, marquées par le génocide juif, puisqu’il a une trentaine d’années en 1972. Il vient sûrement d’un milieu favorisé, son père faisant figure de héros et ayant des liens étroits avec le Mossad. De plus, sa femme ne semble pas avoir besoin de travailler. On apprendra qu’il a été abandonné par sa mère pendant que son père était en prison. Il est juif mais il n’est jamais montré en train de pratiquer. Il semble avoir une bonne opinion de soi, être assez sur de lui. On devine des valeurs patriotiques très influentes. A la fin de cette scène, la motivation et l’objectif du personnage sont annoncés : il va venger Israël des évènements de Munich en éliminant les responsables. Le personnage se révèle aussi derrière cet objectif : c’est un homme au service de son pays, courageux…Il est peu bavard et préfère agir. Ses décisions révèlent son raisonnement. C’est un peu la figure du « héros malgré lui », il a intériorisé son devoir : c’est « le fils de ». La mission lui est confiée, l’acte II commence. Toute contribution ou opposition se fera par rapport à lui. C’est de lui qu’est sensé dépendre la réussite ou l’échec de l’opération. Toutes ces caractéristiques de départ tendront à évoluer au fil du film. On peut déjà toutefois dire que cette identité première assez complète du personnage est très importante. En effet, dans un film où le personnage est crée à partir de l’intrigue, l’équilibre de la narration dépendra d’un devenir historique et psychologique du personnage, et d’un passé qui l’aidera à affronter les déboires de l’intrigue. Le passé du personnage, c’est la vie interne du film, ce que le spectateur n’a pas vu et qui sera pourtant déterminant.

JPG - 65.2 ko

Le devenir d’Avner va dépendre notamment de la structure dramatique du film : les crises, les conflits …Cependant, l’enchaînement des péripéties et l’affrontement des obstacles sont aussi tributaires d’Avner. La progression du film se fait avec l’évolution du personnage et vice-versa. Le premier bouleversement dans la vie du personnage est sans doute familial : il doit se séparer de sa femme enceinte sans lui donner de véritables justifications et sans savoir quand il reviendra. A partir de ce moment, et on le voit dès la première scène avec les quatre autres hommes, c’est le groupe qui deviendra sa famille, comme une fratrie. Mais cette famille est artificielle, ses points communs et amitiés de départ s’effilochent, les motivations sont différentes…Au début, il semble bien vivre cet éloignement, mais au fil du temps et avec la mission qui s’éternise, ne pas voir sa fille grandir semble peser de plus en plus sur le moral du personnage. Il est partagé entre la loyauté vis-à-vis de la mission qu’on lui a confié et son envie d’un retour à une vie normale. Et ce, d’autant plus qu’il a fait déménager sa femme à New York et que les motivations qui l’ont poussées à accepter le projet deviennent floues et perdent de leur pertinence. On verra avec la résolution finale à quel point la séparation a été difficile, on se demande si le personnage ne regrette pas d’avoir accepté la mission car il se sent presque étranger à sa fille et ne perçoit pas assez de reconnaissance de ses sacrifices de la part du gouvernement israélien. A la fin, via ce conflit interne qui s’est développé tout au long du film, ce sont les valeurs familiales et personnelles qui prennent le dessus sur les valeurs patriotiques et collectives, auxquelles le personnage ne croit plus vraiment. Il a le sentiment d’avoir sacrifié les premières années de sa fille pour une cause qui n’en valait pas la peine.

Cependant, l’évolution principale du personnage est plus intime, même si elle est liée aussi à sa famille. Nous l’avons vu, Avner se met au service d‘Israël et de la cause juive. Il est sûr de ses motivations et de ses objectifs : il doit venger les onze victimes de Munich et tuer les terroristes responsables. Mais on s’en rend compte dès le début, lui et les autres ne se voient pas eux-mêmes comme des terroristes. La cause juive est primordiale, elle ne peut pas être terroriste, ce sont les autres qui le sont. Mais cette position chez Avner va évoluer et ce, notamment grâce à une prise de conscience du personnage, celle de l’absurdité de la loi du Talion. Plusieurs scènes symbolisent cette perte de motivation du personnage à l’égard de sa mission. Or, de cet objectif de départ dépend la suite du film. Ici, on voit bien comment la psychologie du personnage fait évoluer l’intrigue. Ces différentes étapes dans la progression du personnage sont un degré d’évolution du conflit interne du personnage : entre valeurs patriotiques et valeurs individuelles. L’un des éléments qui a ébranlé la personnalité d’Avner, c’est le remplacement, auquel il n’avait apparemment pas pensé, des hommes tués par d’autres terroristes tout autant, voire plus dangereux. Pour le personnage principal, la mission sera forcément un échec, car elle est sans fin. Son objectif était aussi de protéger Israël en éliminant ses opposants, il ne pensait pas à une simple vengeance d’homme à homme, qui fait perdre peu à peu à ses motivations tout leur sens. Un autre événement va nuire à ses convictions premières, il s’agit de la rencontre avec le groupe palestinien. Les deux groupes doivent partager la même planque mais évidemment, le groupe d’Avner ment en se faisant passer comme membre de l’ETA. Ils savent que les autres sont des palestiniens mais ces derniers ignorent être face à leurs ennemis. S’ensuit alors une courte cohabitation atypique et étonnante, le groupe d’Avner semble prendre conscience que les palestiniens ne sont pas des hommes assoiffés de sang mais que, comme eux, ils veulent venger leurs morts et leur terre « volée », dans un cercle vicieux sans fin. Au cours d’une discussion, Avner découvre alors que ses motivations sont très proches de celle du palestinien, qu’ils ont de nombreuses valeurs communes…Mais alors qu’est-ce qui ne ferait pas de lui un terroriste ? Bien sur, il défend le peuple juif, persécuté depuis des millénaires…Mais malgré ce qu’il laisse paraître, on sent une remise en question de ses valeurs premières, sur lesquelles sa personnalité s’était forgée. Plus tard, un autre membre du groupe a opéré la même prise de conscience, mais plus vite qu’Avner, c’est le personnage de Robert joué par Mathieu Kassovitz. A une gare, il avoue à Avner qu’il veut faire une pause, il se pose beaucoup de questions. Paradoxalement, il a l’impression de trahir aux valeurs qu’il croyait celles d’Israël.

A partir de là, le héros perd encore plus ses repères, il ne sait plus en qui il doit avoir confiance car il ne sait plus à qui il rend vraiment service. De plus, il se sent menacé par d’autres organisations similaires qui pourraient vouloir l’éliminer. Là aussi il se rend compte qu’il a sacrifié toute sa vie à cette mission puisque, même s’il arrête, il ne pourra pas être sur que personne ne veut venger ceux qu’il a tué. Il est rentré dans le cercle vicieux de la vengeance. C’est toute la logique de la loi du Talion à laquelle il doit faire face. Les intentions du gouvernement israélien deviennent douteuses à ses yeux : est-ce par vengeance ou pour affirmer au monde et à soi le pouvoir d’Israël qu’on lui a confié cette mission ? Finalement, on voit comment intrigue et personnage sont liés et interdépendants. Les deux s’influencent, se provoquent. Dans ce film, c’est toute l’intériorité du personnage qui est mise à rude épreuve. Ses principes, ses valeurs, ses intentions sont remis en question par les événements, ce qui va influer sur son identité finale et sur la résolution de l’histoire. Sur les cinq hommes présents dans le groupe, il n’en reste que deux à la fin. Dans le climax, ils tentent de tuer l’homme le plus protégé, et symbolique de la résistance palestinienne, mais échoue. La mission n’est pas totalement achevée, certains hommes n’ont pas été tués, ce qui est un premier échec. De plus, le dénouement du projet n’aurait pu en aucun cas être satisfaisant aux yeux du personnage, puisque toutes les motivations qui l’ont amené à l’accepter ont été déconstruites tout au long du film. Finalement, on peut mettre en avant l’évolution du personnage en créant sa fiche signalétique à la fin du film : c’est un homme d’une trentaine d’années, marié, père d’une fille. Il vit à New York, ville symbole de liberté où chacun tente sa chance par ses propres moyens…Il s’occupe de son jardin et passe du temps avec sa fille. Les valeurs israéliennes ne sont plus les siennes, il a choisi de se consacrer à sa famille en paix. Mais le personnage calme et sur de lui du début est devenu anxieux. Le passé refoulé, familial, historique et social, ressurgit sous forme de flash-back et d’angoisse de représailles. L’histoire a transformé le personnage dans la durée, ce qui indique que celui-ci n’était pas qu’un prétexte au film d’action mais un de ces paramètres moteurs. La fin ne s’arrête pas sur une action de l’intrigue mais sur la vie du personnage, le spectateur a vécu l’histoire à travers lui, il y mettra fin. Une résolution qui contredit les attentes premières du film d’action, réussir la mission, et qui remet en cause les valeurs israéliennes et du personnage.

JPG - 49.7 ko

Il y a un autre point fondamental qui n’a pas été encore abordé, c’est la responsabilité d’Avner par rapport aux quatre autres membres du groupe. En effet, le personnage en lui-même influe sur l’évolution des faits mais les autres participants à la mission amplifie cet effet. Leurs rôles sont déterminants vis-à-vis du personnage central. Leur première rencontre, qui marque le début de l’acte II, se fait autour d’un repas, ils ne se connaissent pas du tout mais d’emblée les cartes sont mises sur table et les personnages présentés. Avner prépare le repas et se place en bout de table, ils savent tous qu’il est le chef du groupe, c’est en quelque sorte « le père de la fratrie ». La caractérisation des quatre autres hommes est beaucoup plus succincte, on ne sait presque rien de leur passé ou de leur situation familiale. De même, leur milieu social d’origine reste incertain. Leur rapport avec le Mossad semble lié uniquement à leur mission. Ils ont été choisi pour leur complémentarité. Comme pour le rôle d’Avner, les acteurs choisis ne sont pas des stars élus par les tabloïds.

Le premier à prendre la parole est Hans, joué par Hans Zischler, une trentaine d’années, blond aux yeux bleus. Il semble s’être embarqué dans l’affaire uniquement par soif de vengeance. Au fil du film, il se révèle être le plus violent et le plus extrémiste. Il dira même à un moment : « Le seul sang qui importe à mes yeux, c’est le sang juif », une expression fasciste qui rappelle paradoxalement l’idéologie nazie. Il est impulsif, sans scrupules et le seul à s’emporter verbalement en utilisant parfois un vocabulaire grossier. A son opposé, il y a Carl, interprété par Cirian Hinds, le personnage à la figure caricaturale de l’intellectuel juif. Il a une cinquantaine d’années, c’est le plus réfléchi, « celui qui s’inquiète ». On peut deviner qu’il vient d’un milieu favorisé, grâce à ses vêtements plus raffinés que ceux des autres et grâce à son niveau culturel. Un détail est frappant dans son apparence physique : il est le seul à porter des lunettes, métaphoriquement le seul qui voit clair, qui a conscience de tous les enjeux. Il sait qu’Israël n’est pas vierge de tous méfaits. On apprendra plus tard qu’il a perdu son fils en 1967, lui aussi est donc entré malgré lui dans la logique de la loi du Talion. Il veut s’en tenir aux noms de la liste de base. Carl est un personnage méfiant, d’où sa mort due à la ruse d’une femme fatale, apparemment sans rapport avec la mission. Un conflit externe va prendre forme entre ses deux personnages, Hans et Carl. Ils ont le même point commun, la défense de la cause du peuple juif, mais ne voient pas les mêmes moyens pour y parvenir, leurs idéologies divergent. L’un reproche au monde entier d’être antisémite, l’autre pense que le peuple juif peut s’intégrer. Ce conflit qui évoluera crescendo entre ses deux personnalités sera aussi très influent sur Avner. Ce dernier est très ami avec Carl et se rend compte avec lui de la complexité des enjeux. Alors qu’Hans a un discours sans limite, qui mène à la haine, mais pas à une solution. Les deux autres membres du groupe sont très différents. Steve, incarné par l’acteur américain Daniel Craig, est antiquaire mais surtout spécialiste en papiers d’identité. Il a une cinquantaine d’années, son caractère et ses motivations sont assez mystérieux, comme le sera sa mort. Il est retrouvé sur un banc, victime de coups de couteau. C’est sans doute le personnage qui a le rôle le plus fonctionnel. Robert est le plus jeune, il a probablement entre 25 et 30 ans, c’est un spécialiste en explosif. Il fait un peu figure d’Avner en miniature. Il est un peu introverti, vit dans son monde, ses motivations ne sont pas claires. Beaucoup de pressions pèsent sur lui, puisque la réussite des événements et surtout de l’élimination des hommes recherchés dépendent de ses explosifs. Il est naïf, surtout au départ, et décidera de quitter l’équipe avant la fin pour des raisons éthiques comme cela a déjà été abordé. Il mourra plus tard, dans le local où il met au point ses « jouets », victime d’un accident. Avner se créera lors d’une scène un faux conflit externe avec lui. En effet, après la séparation de Robert du reste du groupe, le personnage principal, en perte de repères, commence à se poser des questions sur les véritables raisons de son abandon. En pleine paranoïa, il le soupçonnera même d’essayer de le tuer et fouillera chaque élément de la chambre à la recherche d’un explosif. C’est en fait un conflit interne qui révèle les multiples pressions que subit le personnage et qui lui font perdre le contrôle. Tout le manichéisme du film américain d’action et de studio ordinaire, présent au début avec le conflit externe évident entre palestiniens et israéliens, se complique. Avner ne sait plus vraiment qui sont ses adjuvants et opposants. Même le Mossad deviendra un ennemi à ses yeux à la fin du film.

Munich est composé de multiples personnages secondaires très importants. Il est notamment indispensable d’évoquer les trois adjuvants principaux d’Avner. Sa femme, Jeanette, jouée par Marie-Josée Croze, est très importante. Elle le rattache à Israël, à ses racines, à ses valeurs familiales et de loyauté. Jamais elle ne lui demandera d’abandonner, elle est compréhensive, patiente, fidèle, belle, un peu la figure de la femme parfaite malgré elle, puisqu’au début du film elle dit en substance : « Je ne veux pas être la gentille femme du héros ». Ce personnage se révèle par ses actes, principalement l’attente passive ! Elle est le seul point d’attache d’Avner qui ne sera vraiment jamais remis en cause. Deux autres personnages sont déterminants, il s’agit de Louis et de « papa ». Ce dernier, joué par Michael Lonsdale, incarne la figure d’un parrain à l’européenne. Il vit dans une grande maison, entouré de toute sa famille et de nombreux enfants. Son environnement et ses paroles caractérisent ce personnage imposant. Il est très respecté, intouchable. Cependant, il se montre très amical avec Avner. Ce sont sans doute leurs valeurs communes qui les rapprochent. Ils sont d’ailleurs reliés symboliquement par leur talent pour l’art culinaire. Ce sont des hommes intuitifs tout en étant réfléchis. A la fin du film, alors qu’il est rentré chez lui, Avner se sent menacé, lui et sa famille, il appelle alors « papa » pour savoir ce qu’il en est. Le rôle de Louis a été confié à Mathieu Amalric, c’est un personnage moins sympathique, hautain, c’est le médiateur, le messager, il donne les noms et adresses des hommes recherchés et reçoit l’argent en échange. Il a une trentaine d’années, se tient très droit. Son attitude cache sa soif de pouvoir, il voudrait atteindre la place occupée par son père. Certains membres du groupe le soupçonne d’être un opposant. En effet, les explosifs qu’il fournit sont douteux selon Robert et c’est lui qui provoque la rencontre entre le groupe palestinien et le groupe israélien en leur fournissant l’adresse de la même planque. Sa personnalité est donc floue et on ne sait pas pour quelle organisation ou pays il travaille. On peut penser qu’il s’agit d’une « affaire familiale à son compte » mais les intérêts du personnage restent vagues. A la fin, quand Avner rentre chez lui, sa mission étant stoppée, un agent du Mossad va le harceler pour avoir les noms de ses sources. Il refusera et choisit alors de se mettre du coté de ceux qui ne l’ont jamais trahis, surtout « papa », pensant aussi à son avenir.

JPG - 61.2 ko

Enfin, il y a bien sur des opposants clairs et nets à la réalisation de l’opération. Ils sont presque invisibles. Évidemment, il y a les palestiniens, ceux rencontrés hors de toute attente et ceux visés par le groupe. Ils ne sont pas caractérisés, ce sont juste des hommes qui ont parfois une femme, parfois un enfant…Ils sont plus ou moins sympathique ou plus ou moins antipathique mais jamais foncièrement mauvais. En fait, ils sont paradoxalement un peu les alter ego des israéliens dans leur idéologie mais paraissent moins organisés, moins professionnels. Seuls les terroristes qui ont commis l’attentat de Munich, montrés au début du film, sont antipathiques et effraient le spectateur, ils sont même déshumanisés par leurs masques sur la tête. Ils sont devenus des machines au service d’une idéologie qu’ils ne maîtrisent plus, comme Hans pour Israël. Cependant, à la fin, Avner a une vision du massacre des otages à l’aéroport. Les palestiniens prennent alors un visage humain malgré leurs actes : ils sont encerclés par les tireurs d’élite, terrorisés, on voit la peur sur leur visage. Il y a aussi le KGB et la CIA qui sont mentionnés et incarnés par des hommes puissants et protégés. En fait, le film nous montre en quelque sorte une « guerre underground » que se livrerait les différentes puissances mondiales via leurs services secrets. Un système complexe fait d’alliances plus ou moins arrangés, de récoltes de données complexes. Enfin, il y a le personnage très singulier et atypique de la femme fatale, Daphna, rôle tenue par Ayelet Zurer, qui travaille à son compte. Elle joue de son charme et de ses atouts pour éliminer des hommes recherchés, sans doute pour n’importe quelle organisation. Les trois membres du groupe viennent venger Carl en allant chez elle aux Pays-Bas, pays de « la liberté des mœurs » .

Spielberg a réalisé un film riche en personnages divers. Mais celui incarné par Eric Bala est de loin le plus complexe et intéressant. On a vu comment le personnage était caractérisé physiquement et psychologiquement avec la mise en scène, les dialogues, l’environnement…Le metteur en scène a crée un personnage de héros malgré lui. C’est un véritable personnage réaliste de par toutes les dynamiques qui l’anime. Il est attachant mais a des failles, il ne maîtrise pas tout ce qu’il fait et pense. C’ est bien sur lié au fait que ce film soit un drame politique inspiré de faits réels. Cependant, on peut aussi y voir un lien plus direct et personnel avec le réalisateur. Spielberg est juif et, comme le personnage à la fin du film, il vit aux USA. Malgré sa religion, il refuse d’entrer dans un discours manichéen et dans le cercle vicieux de la vengeance. Il n’a pas voulu faire un film de propagande juive, d’ailleurs l’État d’Israël n’a pas apprécié le film. On peut penser que son but principal était de mettre en avant les différents enjeux historiques, politiques mais aussi humains du conflit israélo-palestinien. Avec le personnage d’Avner, il nous montre une autre voix à suivre, utopique mais loyale, celle de la tolérance et d’une avancée franche vers l’avenir sans oublier mais sans non plus ressasser éternellement les événements traumatisants du passé.

Images : © Universal Pictures






Auteur d’une performance exceptionnelle dans le nouveau film de P.T. Anderson, Paul Dano était jusqu’à aujourd’hui connu comme "celui qui ne parle pas dans Little miss sunshine". Il sera désormais le pasteur prêcheur de There will be blood. 5 autres grands personnages empreints "d’une certaine religiosité" :

  1. Robert Mitchum dans La nuit du chasseur
  2. Gérard Depardieu dans Sous le soleil de Satan
  3. Mel Gibson dans Signes
  4. Samuel L. Jackson dans Pulp Fiction
  5. Jeremy Irons dans Mission


Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.