Le pouvoir au féminin chez Mankiewicz : Eve, 1950
Par Morgane Pichot, le 25 mars 2008 2008 - printemps - 13:39

L’histoire de Ève était d’abord une nouvelle de Mary Orr, parue dans la revue Cosmopolitan en 1946. Le titre était alors « The Wisdom of Eve » (La sagesse d’Ève). Mankiewicz a découvert cette histoire plus tard et la réécrite pour peaufiner la caractérisation des personnages, les dialogues et la dramaturgie. Margo Channing est une actrice très célèbre, une star du théâtre. Sa vie bascule lorsqu’elle rencontre Ève Harrington, qui se présente comme une femme au passé douloureux. L’actrice laisse une place de plus en plus importante dans sa vie à cette jeune admiratrice, jusqu’à ce que la tromperie devienne évidente : Ève a menti et a abusé d’elle et de ses proches pour parvenir à ses fins : être aussi reconnu que Margo, devenir une grande actrice. Elle recherche le pouvoir de celui qui est applaudi, sur le devant de la scène. Tout l’intérêt du film est de savoir comment Ève va réussir à prendre ce pouvoir. Elle dupe tout le monde en se faisant passer pour une naïve pleine de bonnes volontés, dévouée entièrement à Margo et sans arrière-pensées possible. Ève est en fait déjà une actrice de talent dans la vie, par son hypocrisie et son mensonge, elle a réussi à se glisser dans la vie intime de Margo et de ses amis, en créant son personnage de toutes pièces. Elle veut faire parler d’elle avec un personnage dont tout le monde croit tout savoir. C’est l’opposé de Margo, qui vit dans le milieu théâtral depuis toute petite, et qui a besoin de détruire et non de bâtir des images d’elle. L’ambition d’Ève se retourne contre elle en ce sens : elle a perdu sa propre identité en endossant tant de rôles divers, autant dans la vie qu’au théâtre. Mankiewicz traite d’un thème qui deviendra récurrent : le duel. Il sera repris dans d’autres films, mais avec des personnages masculins , au regret du cinéaste dans certains cas : Le reptile, Guêpier pour trois abeilles, Un américain bien tranquille et Le limier, son dernier film en 1972.

JPG - 57.6 ko

Le film commence par la cérémonie de le remise du prix Sarah Siddon. Il est déjà ici question de pouvoir. Celui de l’age et de l’expérience avec le maître de cérémonies, vieil acteur que tout le monde écoute par respect, mais sans y porter grand intérêt, puisque c’est le nom de l’actrice récompensée qui est attendue. Le prix, quant à lui, matérialise le pouvoir de la reconnaissance par le milieu. Le pouvoir de l’argent s’incarne à travers les personnages des producteurs. Margo Channing illustre le pouvoir du mystère, de l’image et des charmes puisqu’il est précisé qu’elle a déjà joué nue. Ève est récompensée, elle est comme immortalisée par une figure avant-gardiste pour l’époque : l’arrêt sur image. C’était son but d’atteindre l’éternité via la reconnaissance. Le spectateur croit alors qu’elle incarne uniquement le travail, la persévérance et le talent. La suite du film est un flash-back qui raconte la progression de Ève jusqu’à cette soirée. Quand le spectateur reverra cette scène à la fin, Ève symbolisera à ses yeux le pouvoir de la tromperie.

Quand la flatterie et le mélodrame endorment la vigilance.

C’est le personnage de Karen, dont la voix-off lance le flash-back d’une manière classique, qui apparaît le premier. Elle descend d’un taxi et porte un vison, c’est une femme d’un milieu aisé. Ça contraste avec l’apparence d’Ève, qui porte un imperméable sans forme. Il ne la met pas du tout en valeur et se fond dans le décor. Karen cherche Ève car elle a repéré que l’admiratrice solitaire attendait Margo tous les soirs après sa représentation. C’est une première astuce de Ève : provoquer et faire advenir les choses sans que cela ne se voit. Il s’agit d’une démarche très féminine, en général, les hommes qui veulent se faire remarquer n’optent pas pour la patience et la discrétion. Les personnages doivent contourner les obstacles plutôt que les franchir pour arriver à leurs fins. Cependant, par la mise en scène, Ève est déjà mise en valeur : elle est dans la lumière, quand Karen est à moitié dans l’ombre. Son visage attire déjà les projecteurs. Elle est une fanatique qui aspire aux feux de la rampe même si cela fait partie de son rôle de le nier et de se soumettre en apparence au talent de la star. Il y a une première faille, imperceptible pour Karen, qui indique déjà subtilement la tromperie : Ève est sensée venir d’un milieu modeste et elle va voir la représentation tous les jours…Elle se rattrape en disant que cela coûte moins cher debout. Mais la première chose qu’elle fait en entrant dans les coulisses est de tirer le rideau pour voir la vue de la scène… Le langage est l’un des instruments majeur du pouvoir chez ce personnage, et ce, d’autant plus qu’il s’agit d’un film de Mankiewicz, réputé pour ses dialogues. Son talent à ce niveau est flagrant dès le début du film, quand une prouesse orale lui permettra d’amadouer les principaux protagonistes. C’est la scène de la loge. Karen présente Ève à son amie Margo. Le personnage de Karen sera en fait un adjuvant d’Ève tout au long du film, et même après la découverte de la véritable personnalité de la jeune femme, bien malgré elle, comme nous le verrons. Elle lui permettra d’accomplir son travail de destruction de la vie public et privée de Margo. Karen est une gaffeuse au bon cœur, qui n’a pas d’identité affirmée, elle est « la femme du » dramaturge et n’a pas de véritable talent créatif même si elle peint chez elle. Son tempérament naïf l’empêche de déceler chez Ève un talent de tromperie qu’elle-même ne possède pas. Comparée à Ève et Margo, elle incarne une femme plus classique, dévouée à son mari et aux autres, manquant de caractère et n’affirmant pas ses charmes. Plus tard dans le film, Margo en colère lui dira « petite femme au foyer satisfaite ». A ce niveau de l’intrigue, Ève se présente comme une femme au destin malheureux. Dans un élan de tromperie sentimentaliste osée, elle invente un mari décédé à la guerre, comme dans un flash-back uniquement sonore. La mise en scène des images se concentre sur le temps présent, de plus, il n’y a pas d’images à montrer puisque Ève ment ! Ce choix de la part de Mankiewicz permet de mettre le spectateur au même niveau que les protagonistes : Ève parvient à les convaincre par sa seule présence. En apprentie comédienne assidue, elle utilise la parole comme une arme. Sa rhétorique fonctionne à merveille : ce n’est plus Margo qui monopolise l’attention, les trois protagonistes (Karen et son mari Lloyd Richards, et Margo) se tournent en arc de cercle vers Ève, qui devient ainsi le sommet du triangle. Elle est alors filmée seule de face et les autres sont filmés ensemble de dos en contre-champ. Son personnage apparaît sympathique aux yeux du spectateur comme à ceux des autres personnages. Le duel est ainsi lancé entre une Ève naïve, timide, qui baisse les yeux en parlant, et Margo, star hautaine, froide, cassante et superficielle, comme la couche de crème qu’elle a sur le visage. Dans un élan de colère lors de la soirée d‘anniversaire de Bill (l’amant de Margo), Karen dira : « Margo compense son sous jeu sur scène en surjouant dans la vie » ou « Ce qui est séduisant sur scène ne l’est pas forcément ailleurs. » Pour donner des directions à l’actrice, Mankiewicz lui a dit : « c’est une femme qui traite son manteau de vison comme si c’était un poncho ». Son caractère peut se résumer par son attitude blasée par la célébrité. Elle possède sans avoir désirer et ne deviendra attachante aux yeux du spectateur qu’une fois que Ève lui aura pris de sa superbe. Elle donne des ordres, des avis sans tenir compte de ceux des autres. Si elle se laisse convaincre par le mélodrame de Ève, c’est parce qu’elle ne croit pas que sa place de star puisse être mise en péril. Ève use du sentimentalisme primaire mais aussi de la flatterie, procédé indémodable pour créer l’empathie. Ainsi, elle dit ne vouloir voir que des pièces écrites par Richards et avec Margo. Sa politesse exacerbée lui donne une position de soumise apparente qui plait à Margo, et si celle-ci lui propose de l’accompagner ensuite, c’est parce qu’elle le voit comme une bonne action de sa part. De plus, Ève est très serviable et propose elle-même de rendre service… On peut revoir ici une des techniques de Ève qui tire les situations à son avantage : lorsqu’elle se lève et dit devoir partir, c’est pour que Margo l’arrête. Le seul personnage, qui dès le début, ne se laisse pas tromper facilement par Ève, c’est Birdie, la servante de Margo. Dans ce milieu bourgeois, elle incarne le bon sens populaire, celui qui ne regarde pas le reflet dans le miroir mais la personne en chair et en os. Son langage franc-parler fait contrepoint à celui des autres personnages, dont chaque mot est calculé, précis. Elle ironise à la fin de la fausse confession intime de Ève : « Il ne manque plus que les chiens de chasse à ses trousses ! ». Dans tous ses films, Mankiewicz fait du domestique un personnage pivot. Le serviteur est parfois rancunier mais ce n’est pas le cas dans ce film. Birdie est un personnage sympathique, figure héritée du théâtre classique, c’est une bonne âme, dévouée tout en étant impitoyable avec les petits défauts de l’actrice. Elle est aussi la confidente et l’ancienne actrice de cinquième rang. Face à Ève, elle a le pouvoir de l’expérience et de la méfiance. L’actrice, Thelma Ritter, retrouve le même rôle que dans Chaînes conjugales l’année précédente. Au sein de ce monde de femmes, il y a Bill Sampson, l’ami de Margo, qui se laisse convaincre par le récit de Ève sans non plus que cela ne le touche vraiment. C’est un homme de parole, au sens littéral du terme. Sa définition et vision du théâtre est celle d’un homme de réflexion, de caractère. Contrairement à Ève, l’apparence qu’il donne de lui n’a pas d’importance. Tout au long du film, il sera sur le fil du rasoir entre l’adhésion au personnage factice d’Ève et sa méfiance naturelle, même s’il la définit au début par les termes de « simplicité, coté direct et bienveillant ». De plus, dès le début du film, Ève fait figure d’obstacle à l’accomplissement du couple que forme Margo et Bill, en entrant dans l’intimité de Margo, en restant près d’eux quand ils s’embrassent, avec un faux air de maladresse et de gaucherie.

JPG - 44.2 ko

Le film est parsemé d’indices qui dévoilent la véritable ambition de Ève : l’ascension sociale et artistique. Ainsi, alors qu’elle est sensée rapporter la robe aux costumières, Margo la découvre en train de s’admirer devant la glace. La robe est un attribut essentiel du pouvoir de l’actrice. Cette anecdote sera reprise à la fin du film avec Phoebe, la jeune femme qui entre à son tour dans la vie d’Ève. Plus tard, Ève récupère un tailleur de Margo, qui ne le met plus car « ce n’est plus de son age ». Cela marque une étape dans la progression de la trajectoire du personnage. De plus, son charme dans le milieu des théâtreux prend alors plus d’ampleur puisque les critères de séduction correspondent. Plus elle avance, plus son pouvoir de manipulation se multiplie. A l’opposé, Margo est montrée sans maquillage, le visage marqué par les années. C’est une actrice vieillissante, en perte de vitesse. Le charme et la beauté sont des atouts majeurs pour accéder et garder le pouvoir chez les femmes. On ne peut pas dire que les servantes soient les plus jolies actrices. Quant aux hommes, ils peuvent être charismatiques mais ce n’est pas indispensable. Leur intelligence est souvent mise en avant sur leur physique, c’est le cas des hommes puissants du film : les producteurs et surtout le journaliste. Margo dira dans ce sens : « I hate men. » Il y a un conflit entre femmes qui se met en place, entre Margo et Ève évidemment mais aussi entre Birdie et Ève. En effet, si cette dernière veut prendre l’ascendant sur Margo, elle doit mettre de son coté ses proches, ou alors prendre plus d’importance qu’eux aux yeux de la star. C’est ce qui se passe avec Birdie, Margo ne prêtant pas assez attention à ses remarques, Ève prend le dessus.

« Fasten your seat belts, it’s going to be a bumpy night ! »

Margo commence à se rendre compte de l’emprise d’Ève sur sa vie quand celle-ci se mêle de sa relation avec Bill. C’est elle qui organise entièrement la soirée d’anniversaire de celui-ci. Ève trompe alors une nouvelle fois Margo en la laissant croire qu’elle lui envie Bill alors que c’est sa vie professionnelle qu’elle convoite. La star qui doute encore des méfaits que peut causer celle qu’elle voit encore comme une jeune naïve, tente de rétablir son autorité mais finit plutôt par se ridiculiser. Ève est si douée dans son personnage que Margo préfère accuser Bill d’être attiré par la jeune femme, fraîche et innocente. Cependant, elle veut réaffirmer auprès de sa « fille de compagnie » son statut de star. Son attitude ne trompe qu’elle : un personnage puissant n’a normalement pas besoin de crier pour se faire écouter, ce sont les autres qui sont a l’affût de chaque mot. En fait, elle tente de sauver les apparences mais perd le contrôle de ce qui l’entoure, situations et proches. Elle lui demande, comme à une bonne, de s’occuper des hors d’œuvre et veut montrer par son attitude qu’elle est intouchable. Ève joue le jeu de la gentille abusée. Cette scène est en partie orchestrée avec le motif de l’escalier, qui sera d’ailleurs repris plus tard. Quand Margo sort de sa chambre, elle surplombe la position d’Ève et Bill qui discutent. C’est là qu’elle donne l’ordre à Ève de s’occuper du buffet. Plus tard, Èvesera en haut de l’escalier et demandera un martini à Bill, la boisson choisie par la star, comme un signe de rébellion envers Margo qui la traite de « gosse enthousiaste ». Elle évolue d’ailleurs dans la maison comme si elle était chez elle et maîtrise l’espace qui l’entoure. Enfin, l’exemple le plus flagrant a lieu quand Margo, s’apprêtant à monter les marches, déclare haut et fort la tonalité de la soirée : « Attachez vos ceintures. Ça va être une soirée agitée ! » Pourtant, c’est un échec pour la maîtresse de maison qui finira ivre et pitoyable, assise seule près du piano, en écoutant Liebestraum alors qu’elle dit détester le sentimentalisme. De plus, elle donnera un coup de pouce à Ève en acceptant de donner la réplique au personnage de jeune première jouée par Marilyn Monroe. En effet, Ève la remplacera, étant devenue sa doublure, et révélera ainsi son talent. En effet, celle-ci aura encore réussi à rallier Karen à sa cause en lui demandant de s’arranger pour qu’elle devienne la doublure de Margo. C’est invraisemblable car elle n’a aucune expérience mais la doublure est enceinte et Karen a pitié de Ève et en veut à Margo d’avoir une telle attitude.

« Cessez d’agir comme si j’étais la reine mère »

Dans cette même soirée, une scène se présente comme une parenthèse. C’est la scène au bas de l’escalier qui réunit Karen et son mari, Bill, Addison, Ève, Miss Caswell (Marylin Monroe) et le producteur Max Fabian. Margo les rejoint, toujours en colère et ivre. N.T.Binh écrit à propos de cette scène : « Les personnages assis sur les marches d’Ève illustrent l’autarcie d’un microcosme social figé. » La position des personnages est très importante car elle illustre bien la place dans l’échelle sociale et les rapports de pouvoir. Les plans sont fixes, la mise en scène classique donne la priorité au jeu des acteurs. Karen est assise plus haut que les autres mais ce n’est pas un signe de domination. Elle est à part, les hommes lui tournent le dos, elle ne fait pas vraiment partie du milieu et de la conversation. C’est « une pièce rapportée », spectatrice de ce qui s’anime. Elle a toujours les yeux plein de tendresse et d’admiration pour son mari qui est placé en dessous, à coté d’Addison. En bas, il y a Ève et Miss Caswell, les deux jeunes femmes sont soumises aux hommes qui les dominent spécialement car ce sont eux qui leur permettront d’accomplir leur rêve. La blondeur de Marilyn Monroe, sa naïveté, contraste avec Ève. Cependant, c’est la première fois avec cette scène qu’elle laisse apparaître le coté sensible de sa personnalité. Elle se reconnaît dans le travail de l’acteur que définit Lloyd : « 90% de travail acharné, de sueur,de persévérance et de savoir-faire. Il faut du désir, de l’ambition et plus de sacrifices. Et celui qui fait ces concessions ne peut être ordinaire. » Jusque là, elle approuve silencieusement, se sentant sur la bonne voie. Mais lorsqu’il conclut par « Donner tant pour recevoir si peu. », elle ne peut s’empêcher d’exprimer, lors d’un gros plan, ce qui la motive depuis le début : l’envoûtement que procurent les applaudissements, « comme des vagues d’amour débordant de la rampe et vous enveloppant (…) On vous veut, vous êtes à votre place. » C’est la sensibilité féminine, la faille du personnage, qui se heurtent au pragmatisme des personnages masculins. Cependant, Miss Caswell, comme les autres femmes du film, n’est pas dupe non plus du pouvoir des hommes et de la situation des femmes. Elle en joue avec son regard aguicheur et le dit clairement en voyant passer le manteau de fourrure de la star hollywoodienne : « Cela mérite qu’une femme fasse des sacrifices. » Le sous-entendu est sans équivoque. C’est la première fois avec cette scène que la thématique du rapport de domination entre hommes et femmes est abordée de front. Précédemment, les hommes étaient des compagnons, des amis. Ici, ils apparaissent alors comme des moyens. Le rapport de pouvoir entre hommes et femmes est basé sur la séduction alors qu’entre femmes, il s’agit de trahison. D’ailleurs, quand Margo arrive, elle met tout de suite en place un rapport de force avec Ève et Karen : c’est le moment des répliques cinglantes et des « quatre vérités ». L’attitude de Margo est de plus en plus pathétique, elle perd de sa prestance en voulant s’imposer et en étant ivre. Elle explique à Richards qu’elle choisit la mise en scène quand elle est chez elle. Il réagit assez peu à cette réflexion car son pouvoir ne peut pas être remis en cause par Margo, qui a le pouvoir des applaudissements et projecteurs mais pas celui des décisions. Cette scène est très importante, Mankiewicz y montre une société sexiste même si la fiction est progressiste. En effet, les deux personnages féminins principaux ne représentent pas la femme ordinaire des années cinquante. Margo va se marier à 40 ans, elle a privilégié sa carrière alors qu’habituellement, c’est l’homme qui est carriériste et la femme reste à la maison…Ève, qui a entre vingt et trente ans, devrait bientôt se marier mais ce n’est pas dans ses projets. Ses mensonges, son caractère calculateur contredisent l’image de la jeune femme innocente, soumise aux désirs des hommes, celle qu’incarne Marilyn Monroe dans la plupart de ses rôles. Quant à Karen, même si en apparence, elle est effacée derrière son mari, on peut remarquer qu’elle n’a pas encore d’enfants. De plus, on comprend qu’elle a le permis puisque Lloyd lui demande s’il y avait de l’essence dans la voiture quand elle l’a prise. C’est plutôt rare pour l’époque, même si elle vient d’un milieu aisé.

« Plus tard, elle sera comme vous . »

Le passage de relais s’effectue pendant l’essai de Miss Caswell. Ève remplace Margo, qui dans ses habitudes de star, est en retard. La doublure est convaincante puisque Bill et Lloyd rivalisent d’adjectifs élogieux pour exprimer la révélation. Ève a franchi une étape décisive. Lorsqu’elle arrive, Margo rencontre d’abord Addison qui la met ainsi au courant qu’Ève est sa doublure et les a tous subjugué. C’est là qu’il lui dit : « Plus tard, elle sera comme vous. » Pour sauver les apparences, Margo joue alors le jeu d’Ève. En rejoignant les autres, elle fait celle qui n’est pas touché par ce qui arrive mais contrairement à Ève, elle échoue dans l’élaboration d’un personnage hors scène, sa véritable personnalité prend le dessus. Ève joue toujours l’humilité, elle est filmée seule dans le contre-champ, ce qui annonce la séparation définitive avec Margo, après la première représentation. Ève s’efface pour laisser place à Margo qui part dans le mélodrame. Elle se dispute avec Richards qui la plaque vigoureusement sur le lit, ne supportant plus ses critiques, et voulant lui faire admettre qu‘il l’aime et que c’est de sa faute s’ils ne sont pas mariés. Elle dira en se relevant : « A l’évidence, tu n’es pas une femme. » Margo a conscience de sa situation, elle doit avouer sa faiblesse même si elle est la star, comme Miss Caswell ou Ève mais aussi Karen. Quand le mari de cette dernière lui demande d’où lui vient ce cynisme, elle répond : « Je l’ai acquis quand j’ai découvert que j’étais différente des petits garçons. » Ève et Margo ont cru avoir le pouvoir en devenant des stars mais elles sont en fait toujours soumises à celui des hommes qui, dans l’ordre des normes de la société, « les remettent de temps en temps à leur place », dans cette scène, et à la fin, quand Addison gifle Ève. Cependant, les personnages masculins aussi sont loin des clichés. Bill est très amoureux d’une femme plus âgée, alors que c’est l’inverse habituellement. C’est pour ces raisons qu’il s’énerve lorsqu’elle dit : « Je ne suis qu’un corps et une voix sans esprit . » Il l’aime au delà de l’image qu’on a d’elle et de la figure de star. De plus, contrairement à Margo au début, il voit le mariage comme une preuve d’amour.

« C’est une carrière que toutes les femmes ont en commun(…) : être une femme »

JPG - 28 ko

L’attitude de Margo l’a mise à dos de tous. Karen décide de lui jouer un tour en provoquant la panne d’essence qui permettra à Ève de la remplacer. Elle regrette déjà dans la voiture quand Margo, au lieu de s’énerver, confie son désarroi et sa frustration de ne pas avoir été une femme ordinaire. Elle devient attachante aux yeux des spectateurs, la plupart se sentant concernés par cette vie ordinaire. Margo a du dépasser les conventions sociales pour devenir une star, elle a du faire des concessions, des choix que n’ont pas à faire les hommes. Le temps des regrets est arrivé : « Quand une femme fait carrière, elle se déleste de certaines choses en chemin, oubliant qu’elle en aura besoin quand elle redeviendra une femme. » Sa dispute avec Bill lui a fait prendre conscience qu’elle était aussi une femme avec les aspirations qui vont d’ordinaire avec. Cependant, elle ne tombera jamais dans le cliché et ne parlera, par exemple, jamais d’enfants. A propos de cette scène dans la voiture, N.T.Binh dira en substance que la narration s’arrête, la mécanique du genre hollywoodien s’interrompt, le dialogue cesse d’être brillant : il est, simplement.

« Murmurer ses louanges sonnent aussi faux que de les hurler. »

La représentation d’Ève est un succès, elle a conquis le public, elle est devenue le double de Margo et évolue dans sa loge, comme la star au début. Cependant, Mankiewicz décide de ne pas nous montrer sa prestation car la loge sera le lieu d’une scène plus intéressante. Si Ève a réussi à manipuler Margo et Karen, son talent s’arrête aux frontières de l’univers féminin. Quand Bill la rejoint, elle tente, dans ce qui s’apparente à un « putsch », de le séduire. Mais il ne se laisse pas amadouer par ses phrases calculées et ses charmes d’actrice maquillée... presque masquée. Addison la rejoint à son tour, et en tant que journaliste, il a le pouvoir des mots. Elle croit le rallier à sa cause puisqu’il annonce qu’il écrira un article élogieux. Mais Addison n’est pas dupe du jeu d’Ève qui use de ses charmes, en plus de son intelligence et de sa malice, pour éviter les questions gênantes à propos de son mari imaginaire décédé. L’article d’Addison est le coup de grâce pour Margo, qualifiée de trop vieille et d’indélogeable. Elle perd le succès critique et prend conscience de la manipulation organisée d’Ève, qui a invité les journaux pour sa représentation. Ève a démissionné car elle n’a plus besoin de Margo mais de son entourage masculin. Son pouvoir parvient même à malmener le couple modèle qu’incarne Karen et Lloyd. Il veut qu’Ève joue le rôle de Cora, elle ne veut pas. Cependant, Ève use de son pouvoir passé sur Karen pour lui faire un chantage : si elle n’accepte pas qu’elle joue Cora, Margo apprendra que son amie a orchestré la panne de voiture. Richards serait le seul homme qu’Ève a véritablement séduit selon ses propres dires mais sans qu’aucune image ne puisse le confirmer. Et cette relation, qui aurait encore avantagé la carrière d’Ève, est rendu impossible par Addison qui a découvert tous ses mensonges sur son passé. Si elle ne veut pas qu’il ruine son travail, en révélant tout, elle doit se soumettre à lui. Dans une métaphore de mise à nu et après avoir été giflé, elle se jette en larmes sur le lit et répond par l’affirmative à la question d’Addison : « Tu comprends maintenant à quel point tu m’appartiens ? ! » Il la ridiculise et lui fait payer son ambition et sa vision réductrice de l’art comme instrument de pouvoir. Les faiblesses d’Ève se révèlent au fil du film, quand Margo la surprend avec la robe, quand Bill la rejette, quand Addison la gifle, elle se montre facilement apeurée et puérile lorsque la situation lui échappe.

Ève a réussi à atteindre son rêve mais elle a du sacrifier son indépendance, sacrifice que n’avait pas fait Margo, qui retrouve le pouvoir et la reconnaissance de la scène et de la société. En se mariant, elle assume son statut de femme. Lors du dîner au restaurant, elle déclare : « Et toute cette élite a les yeux sur moi ! » A la remise du prix, Ève fait un discours et remercie Margo, « une actrice et une femme formidable. » Elle était un tremplin pour Ève qui s’est servi d’elle, mais comme le dit la voix-off du début, elle sera toujours une star car les actrices sont immortelles…Mankiewicz nous décrit un univers de femmes en concurrence, qui rivalisent pour obtenir les faveurs des hommes, qui peuvent les propulser sur le devant de la scène. Lloyd Richards est écrivain, il peut offrir un rôle, Max Fabian est producteur, il permet la richesse et l’obtention des biens. Quant à Addison DeWitt, il véhicule une image de la célébrité. A la fin, Ève rentre chez elle. La jeune Phoebe est entrée chez elle, se faisant passer pour une naïve comme Ève au début. On la voit d’abord dans un miroir, comme Ève qui fait du chantage à Karen à la fin dans les toilettes d’un restaurant. Elles ne sont plus que les images qu’elles reflètent et vivent dans la peau de leurs personnages, dans les faux semblants. Hors de la scène, Ève n’est personne. Elle est engloutie par son rêve, se noie dans les apparences et devient alors par essence, cinématographique. C’est pourquoi il est logique qu’elle parte à Hollywood. Cela lui permettra aussi de se séparer de la tutelle d’Addison, même si elle doit pour cela quitter le milieu théâtral qui de toute façon la rejette. Le très beau plan final fait office de métaphore du rêve des deux jeunes femmes et prémédite l’avenir de Phoebe, dans un miroir qui réfléchie son image à l’infini. Cette image s’intègre au récit et à ses enjeux, ce qui lui donne toute sa force. Il en est de même pour l’arrêt sur image du début du film, repris à la fin pour cloturer de manière symétrique avec cet échos visuel, qui traduit l’entrée dans l’immortalité de l’actrice reconnue (image centrale) mais aussi paradoxalement sa condamnation à mort symbolique. On peut en effet apparenter ce plan à une vision subjective des narrateurs qui se sont succédés. De plus, nous l’avons vu, Ève est vouée à la non existence, elle est le bouc émissaire du public, de ceux qui l’entourent et qui s’approprie chacun une facette d’elle La fin est fidèle aux thématiques de Mankiewicz : la réussite par les marchandages, les manipulations et les apparences, porte en elle son propre échec. Il nous livre ainsi une vision critique de la société américaine. Enfin, ce film est intéressant car il aborde en sous-entendus le thème de l’homosexualité féminine. Les premiers jours de Ève et Margo sont décrits comme « une véritable lune de miel » . Ève enlace sa voisine en peignoir qui vient d’appeler Richards, et elles remontent toutes les deux vers leur(s) chambre(s) à coucher… Si on émet cette hypothèse, Ève aurait dû faire le sacrifice de son homosexualité en vivant avec Addison et tous ses rapports avec les hommes n’auraient été basé que sur des intérêts. L’histoire d’Ève rappelle aussi par certains aspects le passé professionnel de Joseph.l. Mankiewicz, qui est arrivé à Hollywood grâce à son frère. Il a marché dans ses traces avant de devenir lui-même plus célèbre. Cependant, le cinéaste aurait aimé être reconnu par le milieu du théâtre alors qu’Ève part pour Hollywood à la fin.

Images : © 20th Century Fox






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.

Retrouvez également Vodkaster - Le blog de la cinéphilie 2.0



Réagissez aux articles, suivez l’actualité et débattez avec les rédacteurs de Fin de Séance en rejoignant le groupe Facebook de Fin de Séance.

Add to Technorati Favorites

S’abonner à Fin de Séance