S’il est une figure qui incarne le pouvoir au féminin, c’est bien Cléopâtre VII. Elle a dirigé l’Égypte de -69 à -30 et incarne depuis l’image de la femme égyptienne dans l’Antiquité. Les mystères qui l’entourent sont nombreux, femme charmeuse et cruelle, à la vie passionnelle et tragique. Le pouvoir qu’évoque Cléopâtre parait encore stupéfiant de modernité dans nos sociétés contemporaines où les hommes occupent majoritairement les plus hauts grades, surtout dans le milieu politique. On est loin de la société grecque, où à la même époque, la femme était considérée comme une éternelle mineure. Déjà au regard de la loi, la femme égyptienne était l’égale de l’homme. Elle pouvait par exemple gérer son propre patrimoine, ne prenait pas le nom de son mari lorsqu’elle se mariait et le divorce pouvait être pris à son initiative. Elle était respectée, libre de s’exprimer, souvent indépendante financièrement et gérait les biens communs et ses biens propres. Pourtant, les sociétés antiques qui permettaient aux femmes d’atteindre des postes sociaux importants étaient rares. C’est arrivé à de multiples reprises en Égypte. La religion est un point de repère de la civilisation égyptienne, comme de la plupart des autres à l’époque, exception faite que la transmission du sang royal était l’unique condition d’accès au trône, qui n’était alors pas réservés uniquement aux « mâles ». Cléopâtre a marqué les mémoires et a inspiré les cinéastes. Dès 1896, Méliès tourne un Cléopâtre et en 1913, un cinéaste italien reprend l’histoire de la reine et de Marc Antoine. Cependant, c’est le film de Mankiewicz qui a marqué les esprits en révolutionnant, sous les traits d’Elisabeth Taylor, l’image de Cléopâtre, toujours autoritaire mais aussi glamour, et protectrice du savoir. Aujourd’hui, cette image d’une femme puissante, mystérieuse, exerçant un pouvoir de séduction, est toujours entretenue.« Je ne suis pas une servante qu’on congédie. »

La première apparition de Cléopâtre dans le film n’est pas des plus glorieuses même si elle est originale. Elle a été chassé du trône par Ptolémée, son frère, et rejoint César au palais, lui seul étant capable de lui rendre son pouvoir sur le pays. Il est en effet alors le représentant du grand empire romain. N’ayant pas le droit d’accéder au palais mais étant plus maligne que son frère, elle réussit à être amené dans la suite de Jules César, enroulée dans un tapis. Elle apparaît alors couchée sur le sol, dans une position assez inconvenante pour une femme de son statut, mais déjà charmeuse. César semble en position dominante, il se moque d’elle et il est à ce moment au plus fort de sa gloire, conquérant insatiable adoré du peuple. Cependant, on comprend dès le début que c’est une femme de caractère, elle a essayé d’assassiner son frère car elle exige un pouvoir absolu. De plus, elle n’hésite pas à répondre aux provocations de César et lui rappelle que Rome a besoin du grain et de l’or égyptiens. Elle exige déjà que ses ordres et son autorité soient respectés et refuse que César parle à sa place à ses serviteurs. Dans un premier temps, cette attitude le fait sourire mais très vite, le rapport de forces se met en place. César veut se sentir indispensable et au-dessus de tous. Leurs échanges tumultueux sont filmés en champ / contre champ, pour l’instant, ce sont deux puissants qui s’affirment face à face dans un duel poli mais cinglant. Cléopâtre déstabilise César en mettant en doute tout ce qu’il croit maîtrisé mieux que quiconque. Ainsi, elle lui dit que ces cartes sont périmées, qu’il dépend d’elle et des légions égyptiennes, étant bloqué par la guerre qu’il mène. Son expérience ne lui suffit pas à devoir se soumettre à cette jeune femme. La mise en scène aussi semble se mettre au rythme de la pharaonne, ses répliques lancent les changements de plan, et un plan les réunit tous les deux quand elle propose qu’ils repartent sur de meilleures bases. Or, la femme romaine est bien moins respectée et honorée, César a du mal à se soumettre à une femme. A partir de là, Cléopâtre sait que c’est par ses charmes qu’elle arrivera à l’amadouer et à le convaincre. Le puissant dirigeant de Rome est prévenu par ses hommes de ce risque mais il croit maîtriser la situation et, lorsque plus tard il l’embrasse, il semble croire que c’est elle qui cède. Mais le sourire de Cléopâtre dans son dos ne laisse aucun doute sur sa vision des choses. Elle est calculatrice et ne se laisse jamais considérer comme une femme fragile et soumise. Ainsi, lorsque les gardes l’entourent pour la raccompagner à son appartement, elle leur dit sur un ton ironique de ne pas être effrayé par les couloirs obscurs, elle est là pour les protéger. La reine maîtrise le palais mieux que personne, elle épie César à son insu. Cléopâtre a de plus un pouvoir mystique, elle a des visions prémonitoires, un atout supplémentaire face au rationalisme du César guerrier. Les mystères qui entourent le mythe déjà à l’époque, excitent la curiosité de César, qui sourit encore à l’idée qu’une femme puisse choisir ses amants « au lieu d’attendre selon l’usage féminin » ordinaire. César a une faiblesse, que connaîtra aussi Marc Antoine, la perte de contrôle, qui conduit souvent à des erreurs. Son épilepsie et ses colères s’opposent aux paroles claires, toujours réfléchies de Cléopâtre qui est naturellement autoritaire, alors que César, de par sa soumission au Sénat doit réaffirmer son statut, inconsciemment ou non. Personne ne remet en cause la souveraineté de la reine en Égypte, même si c’est une femme, alors que même César est soumis en son pays au risque d’être destitué. Même avec ses hommes les plus proches, les rapports sont autoritaires. Cléopâtre, hormis quelques serviteurs et érudits, vit entourée d’autres femmes qui lui sont entièrement dévouées et deux d’entre elles la suivront jusqu’à la mort. Une dort à ses pieds, ses goûteuses sont des femmes, et elle prend son bain entourée de femmes. Ces mœurs de femmes libres et indépendantes intriguent les hommes romains et les charme. En fait, le pouvoir de celles-ci est beaucoup plus subtil et traître que celui des hommes, qui sont ainsi dupés. Quand Cléopâtre apprend que César arrive, elle décide de prendre son bain pour jouer de ses charmes et faire de l’homme un intrus. Sa position allongée et son corps à demi nue intéresse bien sur César, qui du coup se réjouie de cette surprise et croit avoir déstabiliser Cléopâtre en entrant dans sa vie privée, mais en fait, c’est elle qui, par ses flatteries et sa soumission apparente, domine.
« (…)aucun barbare n’a la droit de détruire la pensée humaine »
Cléopâtre est une femme de charme mais c’est aussi une femme de savoir. Mankiewicz n’en fait pas qu’une manipulatrice qui tirerait ses atouts uniquement de ses formes naturelles. La reine sait être convaincante par ses dires, elle est douée de rhétorique et les échanges avec César ne seraient pas aussi passionnés si Cléopâtre n’était pas intelligente. Elle consacre une partie de son temps avec un précepteur, un érudit. On peut penser que c’est dû à la culture égyptienne, puisque son frère, défini comme stupide d’ailleurs, en a un aussi. Pourtant, il est aussi beaucoup de civilisations, surtout à l’époque, qui réservent le savoir aux hommes. Le pouvoir de Cléopâtre sur César passe aussi par cette dimension, elle a des connaissances qui le dépassent, tout simplement parce que c’est un homme de terrain, un guerrier. Lorsqu’il décide de brûler les navires, il se soucie peu de savoir que la grande bibliothèque d’Alexandrie disparaît dans les flammes. Cléopâtre se fait alors la protectrice du savoir, des manuscrits religieux mais aussi d’Aristote, de Platon…Elle entre dans une colère folle contre César dont elle ose traiter le peuple de barbares. Cléopâtre envisage l’établissement d’un pouvoir grandiose, universel, par les conquêtes, les richesses mais aussi par la diffusion du savoir. Le filmage explicite alors le conflit qui se met en place entre les deux, ils sont chacun à une extrémité du cadre, séparés par une balance dont les deux poids sont identiques. César est très énervé par cette attitude méprisante, du droit qu‘elle s‘octroie d’insulter ainsi la civilisation gréco-romaine. Il n’accepte pas d’autant plus que c’est une femme, et qu’il est habitué à ce que les femmes suivent ses désirs et acquiescent à tous ces mots. Il lui dit alors : « Tu es ce que je décide que tu es » et il l’embrasse. Pourtant, Cléopâtre souhaite cette relation adultère. Le contact physique s’établit pour la première fois, la colère des deux n’aura pas suffi à estomper les charmes de la reine. Pour lui, elle est une femme désirable avant d’être une femme politique alors que c’est tout l’inverse pour elle.
« Comme le Nil féconde et ressuscite la Terre. »
La femme de pouvoir est en fait très hétérogène, elle est intelligente mais cruelle, glamour mais rebelle. Son règne absolu sur ses sujets n’a pas de limites, contrairement à César, soumis au Sénat et aux revendications des romains. Elle a le pouvoir de vie ou de mort. Elle demande à la goûteuse de boire sachant que la boisson est empoisonnée, c’est elle qui a fini par convaincre César de lui laisser son trône en laissant son frère aller à la mort. A la fin, Octave lui demandera la tête de Marc Antoine. Petit à petit, Cléopâtre s’impose face à César, elle parvient à le faire se mettre à genoux devant elle, lors de sa mise sur le trône. Il tente de résister mais cède assez vite et semble moins révolté par cette attitude que ses soldats qui les regardent en contre-champ. C’est elle qui dirige leur relation, il se laisse porter pensant contrôler la situation. Lorsqu’elle lui annonce enfin son projet de ne former qu‘une nation en se liant, elle est en haut des marches et lui la regarde d’en bas. Le personnage de Cléopâtre synthétise parfaitement ce que Binh (théoricien du cinéma) appelle la volonté d’imposer une image d’elle-même et la tendance à la rêverie romanesque. Pour elle, il est nécessaire de rêver alors que pour lui, c’est dangereux. C’est elle qui amène discrètement l’homme à la rejoindre dans le lit, elle se décale pour lui laisser une place. La caméra s’est identifiée à lui, qui la suivit du regard jusqu’au lit.. Elle mène la scénographie. La mise en scène marque alors une pause onirique, avec une luminosité rendue diffuse par les voiles. Cette scène montre la libération à l’égard du code Hays qui obligeait les cinéastes à montrer les couples dans des lits séparés comme celui de Karen et Lloyd dans Ève. La maîtresse de maison va le convaincre par ses charmes et elle a un argument féminin très convaincant : elle peut lui offrir un fils ! César est interpellé dans sa fierté masculine, il a toujours souhaité un fils, un cliché masculin. Cléopâtre s’octroie aussi de cette manière le rôle dévolue à l’origine à la femme de César, qui est stérile. Elle est la maîtresse glamour mais devient aussi la mère, qui mérite le respect par dessus tout. Contrairement aux personnages de Ève et Margo dans Eve, elle ne cherche pas à lutter ou à nier sa condition naturelle de femme, elle en fait un atout : « Une femme qui ne peut enfanter est comme une rivière tarie. » De plus, elle est une divinité et n’a pas besoin de conquérir le pouvoir politique ou social, elle l’entretient. Le fils de César sera un moyen de pression supplémentaire sur lui pour que le rêve de Cléopâtre devienne aussi le sien. Elle lui donne les moyens de son ambition et lui transmet la sienne. Comme à chaque fois, César lui tourne le dos dans un premier temps puis cède à ses arguments, le champ / contre-champ devient un baiser en gros plan. Il lui dit : « Tu mêles politique et passion » mais c’est lui qui confond les deux en cédant à Cléopâtre sur des décisions politiques. Elle fait la part des choses contrairement à lui. L’amour est un instrument du pouvoir pour elle, et même si elle l’aime, elle ne change jamais d’opinion à son égard. Quand elle lui dit : « Ton destin ne t’appartient plus », elle est de profil en profondeur de champ et lui face à la caméra, au premier plan pour voir sa réaction. Il y a encore des escaliers qui permettent à Cléopâtre d’être plus grande que lui physiquement et symboliquement. Son pouvoir est si influent que, même lorsqu’elle est absente, elle règle la mise en scène et sait tirer les situations à son avantage. A la naissance du fils, elle demande de le déposer aux pieds de César car elle sait qu’en le soulevant, il en fera son héritier au regard des instituions romaines. Cléopâtre ne perd jamais la face et la raison ; le contraste est fort avec les jeunes filles qui pleurent dans les bras des soldats romains qui repartent.
Pouvoir de séduction du spectacle.
L’arrivée de Cléopâtre à Rome, officiellement pour féliciter César de son titre de dictateur à vie, est l’une des scènes les plus spectaculaires. L’avis du peuple importe peu d’ordinaire à la reine, mais elle a compris le système démocratique de Rome et joue le jeu de la séduction pour flatter le peuple et satisfaire sa soif de voir. Les romains ont peu d’influence sur son règne mais ainsi elle montre à César qu’elle peut se plier aux coutumes locales sans perdre de sa prestance. Contrairement à la femme romaine, peu représentée car à l’écart des hommes, enveloppée dans des tissus informes pendant qu’elle fait les taches quotidiennes, Mankiewicz diffuse une image de la femme égyptienne libérée. Les danseuses sont presque nues et évoluent de manière fluide, souple ; ce qui contraste avec les esclaves noirs qui tirent le char de Cléopâtre avec un pas étriqué et lourd puis la portent pour la descendre du char. Que ce soit à Rome ou à Alexandrie, il n’y a pas d’égalité entre homme et femme, elles semblent être les oubliées de la démocratie romaine. L’un des derniers plans de cette arrivée triomphale, une forte contre plongée sur Cléopâtre et Césarion en haut de leur char, est un plan subjectif de César. La mise en scène joue le jeu de la séduction de Cléopâtre et en devient un procédé vis-à-vis des spectateurs. Même quand il est en haut des marches, Cléopâtre est plus haute que lui. Quand elle s’incline devant lui une fois descendue, c’est pour flatter le peuple romain et le Sénat, et rappeler à César que lui s’était même mis à genoux. De plus, son geste est moins signifiant puisque que tout le Sénat et même la femme de César se sont levés pour elle à sa descente du char. Elle arrive à faire des coutumes, des règles, des modes de vie des moyens de convaincre et de séduire toujours plus. César est jaloux du pouvoir exclusif de Cléopâtre sur l’Égypte, il pense le mériter aussi, mais en émettant cette idée devant le Sénat, il signe son arrêt de mort. Il pensait que pour le peuple romain, sa gloire était plus forte que l’idée de République, il a eu tord. La scène de réunion avec le Sénat annonce la perte de son pouvoir. Il doit crier pour se faire écouter. Cléopâtre, élevée dans la notion de droit divin, n’a besoin que de quelques gestes pour obtenir ce qu’elle veut. Le pouvoir de Cléopâtre n’a que des limites abstraites, qui dépassent tout homme : le temps, la météo…alors que les limites de César sont celles que lui ont donné le peuple. C’est même César qui se fait flatter par ce peuple qui lui accorde symboliquement le titre de dictateur à vie. La jeunesse de la femme est un instrument de pouvoir lié au charme, l’expérience et l’age de César devraient être bénéfiques pour lui, mais, en fait, son impatience le fait se précipiter. Lors de l’assassinat de César, Cléopâtre a une vision de sa mort. La femme de César avait déjà fait un rêve prémonitoire. Les femmes du film ont un pouvoir surréaliste, qui va au-delà de la raison, sur lequel les hommes ironisent, ce qui les mènent à leur échec. Pour César, ce sont des superstitions de mortels, il est devenu, aux yeux de son peuple, une divinité avec ses victoires. Cependant, on verra que Cléopâtre remarquera que le souvenir de l’homme s’est réduit à sa figure sur une pièce de monnaie alors qu’elle même sera vraiment immortelle. Pour réaliser son rêve, il manque à Cléopâtre la force d’un homme qui oserait et réussirait à prendre plus de pouvoir sur le peuple romain et l’empire le plus puissant à l’époque.
« Antoine viendra, il a besoin de l’Égypte », « l’Égypte, c’est toi. »

Antoine tombe sous le charme de Cléopâtre alors que César est encore en vie. Dès le début, il approuve son rêve et avoue ses sentiments. Il ne les contrôle pas, baisse les yeux devant elle, chose qu’elle ne fait jamais. Il est entièrement soumis à elle, que ce soit par rapport à sa dépendance à l’Égypte et à la femme en tant que telle. De plus, son pouvoir sur l’empire romain est soumis à Octave et son armée déserte.. Avec les années, le règne absolu de Cléopâtre n’a pas pris une ride, il s’est confirmé, tout le monde s’incline devant elle, son serviteur la suit en retrait et sa beauté est devenue celle d’une femme mure. Le premier rapport de force concerne leur premier rencontre après la mort de César. Marc Antoine a besoin de Cléopâtre mais ne veut pas aller vers elle, il veut qu’elle vienne mais elle refuse d’être convoqué et de se soumettre à ses volontés. Elle trouvera une solution en allant sur la cote romaine en bateau, le navire lui appartenant, c’est lui qui cède en montant dessus. Les femmes du navire envoûtent les romains qui sautent à l’eau pour les voir, comme Marc Antoine est hypnotisé par l’arrivée de Cléopâtre dans la pièce lorsqu’il monte sur le bateau. Il est entouré d’un joyeux bazar et de femmes. Elle apparaît seule en contre champ, parfaitement cadrée par les colonnes, rideaux et tables et toujours en haut des escaliers. Elle est comme l’incarnation humaine de cette puissance de la maîtrise. Tous les regards se portent sur elle, tous s’inclinent et s’avancent vers elle, laissant Marc Antoine seul en contre champ. Il doit admettre qu’elle est le centre d’intérêts et qu’il doit se soumettre à une femme dont il dépend déjà et se sent humilié. Lors du dîner, ils sont l’un a coté de l’autre, chacun à une extrémité du cadre, très symétrique et frontal. C’est lui qui se rapproche d’elle et ces quelques centimètres qui les séparent représentent symboliquement beaucoup plus que les kilomètres qui séparent Alexandrie de Rome et qu’a du parcourir Cléopâtre. Elle maîtrise tout : « Il n’y a pas assez de temps d’heures dans les journées d’une reine mais dans ses nuits il y en a beaucoup trop. » Il se rapproche jusqu’à la toucher et elle n’a pas peur alors de lui rétorquer : « Peut-être aurais-tu l’impression que je me moque moins de toi si je passe la nuit avec toi ! » Elle veut bien le charmer mais veut toujours garder le pouvoir même dans ces situations, et sous-entend que c’est César qui manque surtout à ses nuits, énervant encore plus Antoine qui vit dans l’ombre de l’ancien « dictateur » depuis sa mort. Elle l’humilie en tant qu’homme de pouvoir et rabaisse sa fierté masculine en n’entrant pas dans le jeu de la cour masculine. Il est désemparé face à elle : « Près de toi, les mots ne me viennent pas facilement. Il y a bien trop de choses au fond de mon cœur que je ne puis te dire. » Il est ivre alors qu’elle a tout prévu : son retour le lendemain, l’organisation de la prise de pouvoir d’Antoine sur Octave, toujours dans l’objectif de son projet d’une nation unie sous leur commandement et les couleurs de la capitale égyptienne. Marc Antoine en est réduit à la situation d’un homme mis à mal dans un univers de femmes, les danseuses aussi se jouent de lui. Comme César, il retrouve Cléopâtre allongée sur son lit. Il lui ordonne en vain de se lever et elle profite de la jalousie provoquée par son collier rappelant César pour l’amadouer et l’attirer à elle. Il refuse d’être une conquête parmi d’autres. Le plan les unit alors, il est fou d’elle et a peur : « Je ne serais jamais libéré de toi. » La situation traditionnelle de l’homme qui réconforte la femme est inversée et même quand ils sont allongés, elle le domine, elle est au dessus de lui. Elle le flatte pour le convaincre : elle l’aurait remarqué très jeune, alors qu’il était soldat et ne l’a jamais oublié depuis. Il doit repartir pour Rome où les rumeurs vont bon train. Des déclarations d’amour et de fidélité accompagnent leur séparation, symbolisée par le lit situé entre eux, annonciateur aussi du lit conjugal et du mariage de Marc Antoine avec la sœur d’Octave. Une femme asexuée et sans charmes, par rapport à Cléopâtre, c’est la gentille maîtresse de maison qui se soucie du confort de son mari. Ce mariage de raison contredit la passion de la relation entre les deux puissants. Quand elle l’apprend, Cléopâtre perd le contrôle d’elle-même, demande à être seule. Elle se sent humiliée à son tour par une femme qui dormirait entièrement habillée et n’a aucun pouvoir. Elle avait surestimé son influence sur Marc Antoine, qui ne l’a pas écouté. Elle montre des signes de faiblesse jamais vus auparavant : elle a froid, elle tremble, elle crie. Sa colère lui fait s’en prendre à tous les attributs liés à Antoine : les vêtements, les rideaux du lit, les draps…A l’opposé, on voit le statisme de ce mariage de circonstance, Antoine et Octavie chacun à un bout de table sans rien avoir à se dire.
« Rome montre sa grandeur par ce qu’elle donne. L’Égypte prend. »
Lorsque Marc Antoine veut revoir Cléopâtre, elle le force à la supplier, à s’agenouiller devant elle et lui demande des territoires. La reine l’humilie en déclarant qu’il n’est que l’ombre d’Octave, elle a repris le dessus d’une façon beaucoup plus brutale qu’au début. Plus tard, l’avantage de Cléopâtre se fera sentir lorsqu il voudra en vain donner des ordres à ses maîtresses, alors que ses propres serviteurs écoutent la souveraine. Une dispute éclate, un rapport de force langagier, elle lui reproche de vouloir se faire pardonner du peuple avec ce mariage et d’en faire ainsi une vulgaire prostituée. Elle dirige la scénographie, elle lui tourne le dos, s’en va, il la rejoint par les escaliers, la suit…Le lit les sépare une fois de plus. Contrairement à lui, elle ne cède pas à ses charmes et à ses flatteries, elle le rejette quand il tend les bras vers elle après lui avoir dit : « Je n’ai qu’un seul maître, mon amour pour toi ! » Cléopâtre rétorque qu’il a tord, que l’amour ne doit pas être le maître de ses actions sinon on s’oublie soi-même. Pour elle, Octave et sa sœur ont pris la place de Césarion, lui ne l’avait pas vu comme ça, ce n’est pas un penseur, c’est un guerrier. Finalement, elle vient à lui mais à ce moment, il est assis et elle debout, il cède à ses caresses. En profondeur de champ, le lit les encadre symboliquement. Cependant, elle est loin d’avoir perdu la raison et de s’avouer vaincu, elle exige qu’ils se marient à l’égyptienne, on apprendra plus tard qu’il a divorcé de sa première femme. Elle le manipule en lui faisant croire qu’en l’écoutant et en lui obéissant, il retrouvera son autorité a Rome. En fait, elle s’empare avec lui du pouvoir qu’il a. Elle lui fait oublier Rome, s’oublier lui-même, il demande même à être enterré à Alexandrie. Elle provoque la guerre avec Rome et espère gagner avec le soutien d’Antoine et de ses quelques soldats. La reine a ainsi changé de stratégie pour parvenir à ses fins mais ça se révélera un échec. Même en tant que chef de troupe, Antoine devient un égyptien puisqu’un soldat de Cléopâtre le suit alors qu’il renvoie un des ses officiers qui remet en cause ses ordres. Elle lui demande : « Que t’es-t-il arrivé ? » ,il répond « toi ». Elle lui fait perdre toute identité, il n’est plus que la force agissante au service de ses rêves. Il se révélera perdu en voyant Cléopâtre partir, le croyant mort à la bataille. Il la suit alors, abandonnant ses hommes mourant et au combat, perdant toute humanité, il lui appartient malgré lui. Les remords l’envahissent quand il se rend compte de sa lâcheté et de sa dépendance à Cléopâtre qui a obtenu tout ce qu’elle voulait de lui à part la victoire. Il dira à Cléopâtre qui l’implore pour être pardonnée : « Je suis mort », l’amour est devenu son maître et l’a tué symboliquement. Elle se couche à ses pieds car Antoine s’est exclu du monde, caché dans le palais, rendant impossible la réalisation du rêve de Cléopâtre. Elle ne veut bien s’incliner que pour donner une chance à son projet. Cependant, son pouvoir sur l’Égypte et son influence sur le monde sont toujours aussi présents. L’armée d’Octave veut bien faire la paix si Cléopâtre livre la tête d’Antoine. Elle refuse mais à ce niveau du film, elle a pris le pouvoir absolu sur lui : celui de vie ou de mort. Il doit maintenant se soumettre à l’amour qu’elle lui porte pour survivre. Malgré tout, Antoine ne cède pas facilement aux sollicitations de Cléopâtre, et va même jusqu’à la gifler trois fois, mais ce geste est celui d’un homme faible, qui n’a plus aucun autre recours face à cette femme que celui de la force physique. C’est comme s’il voulait reprendre ainsi le pouvoir qu’elle lui a pris. Elle lui déclare ne vouloir vivre que pour leur amour, il cède et décide de repartir livrer une dernière bataille qui s’avère être un échec. Dans un élan de désespoir et une pulsion suicidaire, il se jette contre son ancienne armée, espérant trouver ainsi une mort digne, qui lui sera refusé. Entre-temps, le serviteur de Cléopâtre lui avoue son amour, elle le savait, on peut penser que si le pouvoir de Cléopâtre n’a jamais été remis en cause par les siens, c’est entre autre parce que tous les hommes qui en auraient eu la possibilité étaient sous le charme. C’est donc aussi parce qu’elle est une femme qu’elle est si puissante. Cette mort préparée et noble, elle l’orchestrera jusqu’au bout. Et tous ses proches, ses maîtresses et Antoine, la suivront. Elle met ainsi une dernière fois en scène le pouvoir qu’elle a sur lui : celui de vie et de mort. La pharaonne se sert une dernière fois de la séduction et de la rhétorique pour convaincre les gardes d’Octave de la laisser, lui permettant ainsi de mettre fin à ses jours. Elle a fait de sa vie un drame passionné, s’achevant sur un éclat de tragique.
Le film de Mankiewicz s’inspire de la vie de cette femme mais reste bien entendu une fiction. Il est difficile de connaître véritablement ce qu’a été sa vie. Le cinéaste est le premier à avoir représenté son image glamour. Cette évocation sensuelle et érotique sera reprise dans un livre : « Mouche toi Cléopâtre » de Françoise Xénakis, publié en 1986. C’est un véritable hymne au féminisme et Cléopâtre y est présentée comme la première femme à avoir lutter contre le machisme, une femme ambitieuse, intelligente, ayant de grandes qualités politiques et refusant de se soumettre à un homme ou à Rome. Cependant, le contexte de l’Égypte antique nous rappelle que Cléopâtre n’a pas forcément eu besoin de lutter pour avoir son pouvoir en tant que femme, elle était plus considérée comme une divinité que comme une simple femme. L’histoire du mythe de Cléopâtre a évolué au fil de l’histoire : longtemps considérée comme une débauchée par les Occidentaux, elle était la souveraine philosophe pour les auteurs arabes. La noblesse de [?Cléopâtre dans ce film va en tout cas au-delà de son titre ou de son patrimoine, elle la trouve dans sa mort, « comme il convient à la dernière d’une longue lignée de souverains », selon N.T.Binh.
Ève et Cléopâtre sont sans doute les incarnations les plus flagrantes de la femme au pouvoir chez Mankiewicz. La force des dialogues et de la rhétorique de ces personnages sont les moteurs de l’action, la mise en place et les déplacements des acteurs en dépendent. Elles sont autonomes, vivent le plus souvent seule, et même si Cléopâtre est mère, on ne peut pas dire qu’elle corresponde à l’image ordinaire de la maternité et qu’elle s’occupe beaucoup de son fils. Cependant, même si elles usent parfois des mêmes astuces comme le charme ou la flatterie, elles sont aussi très différentes. Ève est confrontée à une femme, elle veut faire des hommes des alliés et lorsqu ils se révèlent des opposants à son ambition, comme Addison, elle se soumet tout de suite, ayant intériorisée sa condition de femme. Elle use de procèdes plus pervers que Cléopâtre qui ne ment jamais et ne se soumet pas au pouvoir des hommes. Cette dernière tire les avantages de son physique et de sa qualité naturelle de femme, mais elle se considère intellectuellement et autoritairement comme un homme, voire au-dessus. En aucun cas elle dépend d’eux, elle a déjà le pouvoir de décisions et financier, que recherche tant Ève avec les hommes. L’un des points mystérieux qui ressort de ces deux films par rapport au sujet, est la suggestion de l’homosexualité. Cléopâtre, souvent sans César ou Antoine, est constamment entourée de femmes qui dorment avec elle, l’aide à prendre son bain…Avec ce palais luxueux, Mankiewicz décrit un univers imaginaire où l’homme devient futile et où sa seule fonction devient celle de la reproduction. Une image à laquelle on a souvent réduite la femme. Il devient un moyen, voire un divertissement, et non une fin en soi.