Johnny Hallyday est sans conteste une icône de la société française, pour approcher la "légende", le film de Laurent Tuel part d’une idée scénaristique géniale : imaginer qu’il aurait pu ne pas exister.Pour Fabrice, Johnny est un refuge, unique source de plaisir dans une vie bien terne, Hallyday est partout, dans le casque du baladeur, dans le porte-feuille, dans la pièce du haut, mais aussi et surtout dans ses chansons que Fabrice, qui a bu un coup de trop, hurle à plein poumons au milieu des pavillons. C’est aussi un modèle, une référence morale : "C’est pas Johnny qui aurait fait un coup pareil". Du coup, quand Fabrice se réveille à l’hôpital dans un monde sans Johnny Hallyday, pour lui tout s’effondre.

Incapable d’envisager la vie sans son idole, Fabrice court le pays à la recherche de Jean-Philippe Smet (le vrai nom de Johnny) et finit par le rencontrer par hasard dans les toilettes d’un bowling. Il n’a alors plus qu’une idée en tête : faire en sorte que ce Jean-Philippe Smet qui, la faute à un accident de Vespa, n’est jamais devenu Johnny, soit, au moins le temps d’une chanson au Stade de France le "rocker de tous les français".
Sorte de manuel pédagogique pour ceux qu’il reste encore à convaincre, genre "Devenez fan en 1h30", Jean-Philippe propose également une intéressante réflexion sur la célébrité. Les interviews "langue de bois" des stars conduisent habituellement aux mêmes réponses sur ce point. Souvent, le fait d’être connu est considéré comme un fardeau qui va de pair avec l’activité artistique : "Je suis chanteur avant tout, la célébrité et ses conséquences (bonnes ou mauvaises) c’est ce qui vient en plus...". Or, dans Jean-Philippe, Johnny a arrêté la musique parce qu’il n’a pas réussit à percer, comme Fabrice, qui rêvait d’être acteur dans sa jeunesse, a arrêté le théâtre amateur. La célébrité est donc ici présentée comme le carburant essentiel de l’activité artistique, au moins pour ceux qui, comme Johnny, ont la particularité d’être des idoles.

Il s’agit donc non seulement d’interroger la célébrité, mais aussi d’essayer d’entrevoir le sens de la vie de chacun. La musique de Johnny Hallyday ne serait pas la même, serait en fait inexistante, privée de tout le cérémoniel qui l’accompagne ordinairement. S’il n’est pas devenu star, c’est parce qu’il a renoncé à la musique. Mais s’il a renoncé à la musique, c’est précisément parce qu’il a cru que la célébrité lui serait inaccessible. Or Johnny ne pouvait exercer dans l’anonymat, son personnage de chanteur réclamant l’universalité. Jean-Philippe, peut être simple et humble en dehors des projecteurs, Johnny se doit d’être majestueux face à la foule, car sa musique ne fonctionne pas autrement.
Dans son film, Laurent Tuel fait donc finalement le portrait de deux hommes désabusés, déçus d’avoir raté leurs vies. Fabrice et Jean-Philippe ont tous deux du se résoudre à mettre de côté leurs espoirs secrets. L’un vit par procuration en stockant jalousement la vie de son idole dans son grenier, l’autre, nostalgique de ce qu’il aurait pu être, appelle son bowling L’Olympia. La quête désespérée d’un public, au nom du frisson éprouvé quand l’artiste vient à sa rencontre, est l’apanage des hommes comme Johnny Hallyday et Fabrice Luchini, des hommes de scène. Le cinéma en revanche n’obéit pas à cette règle, jamais on ne verra un réalisateur transcendé par les hurlements de ses fans. Egoïsme du 7ème art, le cinéma n’a besoin de personne. Comme on peut être écrivain ou peintre anonyme, on fait d’abord du cinéma pour soi. Alors certes, le facteur économique et le critère de rentabilité, viennent s’immiscer dans l’équation, mais contrairement à Johnny qui aurait pu ne pas faire de musique à cause d’un accident de Vespa, rien ni personne n’aurait pu empêcher Truffaut, Hitchcock ou Fellini de consacrer leurs vies à faire des films.