Inconnu jusque là, Joseph Cedar, réalisateur israélien né à New York en 1968, sort cette semaine Beaufort. Un premier film époustouflant, tant le discours et la mise en scène sont d’une justesse rare. Le projet revient sur les derniers jours de l’occupation d’un groupe de soldats israéliens au Liban, au sommet d’une colline près de la frontière nord du territoire hébreu. Le 24 mai 2000, dix-huit ans après la prise du mont Beaufort qui lança la guerre du Liban, l’armée israélienne décide d’évacuer et de détruire ses fortifications (en épargnant l’ancien château, construit au Moyen-âge, ce que ne montre pas le film). Elle est devenue symbolique plus que stratégique ; son occupation par l’armée devient source à polémiques, à l’image de toute cette guerre controversée. Les généraux persistent quand la population la juge inutile. Entre les deux, les soldats soumis à la hiérarchie font face aux tirs d’obus et meurent dans l’indifférence, en attendant l’annonce tant attendue du départ.La perspicacité et la finesse du film (Ours d’argent du meilleur réalisateur au festival de Berlin 2007) ne sont pas étrangers à sa dimension autobiographique. Le réalisateur a en effet lui-même été soldat au Liban entre 1987 et 1989, chargé de surveiller les avant-postes sous contrôle israélien. Il échoue dans ses tentatives pour devenir général, jugé trop « trop détaché de la réalité » après les tests de psychologie. Joseph Cedar devient alors technicien dans un studio de télévision. En 2001, il est bouleversé par un article de l’écrivain Ron Loshem : « Les histoires horribles et incroyables qu’il racontait parlaient de soldats morts pour une guerre ridicule, et j’ai soudain réalisé que son histoire était aussi la mienne[…] ». Il rencontre l’écrivain (qui a fait de son article un roman récompensé par le prix Sapir), et décide d’adapter son histoire au cinéma.

Au début du film, la séquence de nuit durant laquelle Zivcherche le jeune officier Liraz (interprété par Oshri Cohen), annonce magistralement la suite du film : l’errance maudite de soldats dans l’enfer d’une guerre controversée dont l’issue sera plus le traumatisme ou la mort que la victoire ou l’échec. A sa manière, et en déplaçant le sujet de la guerre du Vietnam à celle du Liban, Beaufort fait écho à Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979) dans le dessin qu’il fait d’une mission jugée inutile, devenue un bagne militaire. Les six « soldats-mannequins », sortes d’ « épouvantail-poupées », transcrivent visuellement ce qui est sous-entendu : les soldats sont de la chair à canon, leur sort importe peu à la hiérarchie.
L’affiche est très représentative de son esthétique, marquée par un travail exemplaire sur la lumière, la profondeur de champ et la bande-son. Les soldats subissent les changements agressifs entre l’éclairage artificiel / la pénombre des souterrains, et la lumière éblouissante du soleil à l’extérieur. L’éclairage est une belle métaphore de ce que vivent les soldats au quotidien : l’imprévisibilité des attaques. Les obus et les explosions provoquent soulèvements de poussière et fumées. Les soldats sont physiquement et psychologiquement face à l’inconnu : où sont les ennemis ? Que va-t-on devenir ? Pourquoi notre mission n’est-elle pas interrompue ?… Quant à la profondeur de champ, elle est illustrée de manière différente et marque le lien entre l’extérieur et l’intérieur. La zone sécurisée, sous terre, est faite de tunnels au bout desquels surgissent parfois une lumière…Dehors, les sentinelles se déplacent dans des couloirs crées entre deux dalles de béton protecteur. Beaufort est un labyrinthe, et la mise en scène l’exprime, via ses personnages qui viennent de, ou vont vers l’arrière plan. En général, il est plutôt de mauvaise augure pour un personnage qu’il soit dans la profondeur de champ, c’est l’espace des morts et des blessés. : le démineur Ziv(joué par Ohad Knoller, déjà présent dans le récent Redacted de Brian de Palma sur la guerre en Irak), les soldats Oshri(Eli Eltonoyo), Zitlawi(Itai Turgeman)… L’ambiance sonore contribue à l’atmosphère pesante du film, à sa progression vers la dépression : le stress des sifflements dans l’air des obus avant leur explosion, la répétition des appels « obus, obus », « impact, impact »… Quand Liraz assiste à la télévision à l’interview du père de Ziv, il agite entre ses doigts une figurine qu’il cogne régulièrement contre la table. L’impatience, l’angoisse, la montée d’une rage naissent et lancent le compte à rebours d’une bombe mentale. Les personnages sont sous pression et quand la détente arrive finalement, c’est la colline qui explose.

Les personnages et le décor soutiennent toute la crédibilité du film. Joseph Cedar l’explique : « La forteresse se trouve actuellement au Liban, à quelques kilomètres de la frontière israélienne. On peut la voir depuis Israël, mais étant donné la tension qui existe dans la région, il était hors de question d’aller tourner là-bas. Nous avons donc construit un décor près d’une ancienne forteresse croisée, Kalat Namrud, qui se trouve en Israël près de la frontière libanaise. Le paysage est similaire et les ruines du château presque identiques à celles de Beaufort. L’armée israélienne avait passé des années à transformer Beaufort en une gigantesque ville souterraine et nous devions nous aussi recréer des fortifications militaires ressemblantes. »
Le jeu des acteurs est lucide, juste, en profondeur…Loin des clichés, chaque personnage a un passé, un point de vue, un ressenti et une intention personnels. Koris (Itay Tiran) par exemple est le plus touché par les décès, ils pourraient être évités. Il rend un peu de leur humanité à ses personnages de soldats trop souvent robotisés dans un genre qui privilégie en général le patriotisme à l’individu. Il refuse d’être « acheté » par l’armée qui compense la perte d’un soldat par un bon repas et de l’eau chaude. Il n’y a ni héros, ni figuration, à l’image du long plan dans la salle commune qui filme en gros plan chaque soldat en deuil après la mort de Ziv. Contrairement à l’officier dans Battle for Haditha (de Nick Broomfield, 2008), Liraz est un personnage complexe. L’acteur véhicule beaucoup d‘émotions via son visage, et ses paroles sont loin des banalités qu’on a pu entendre dans cet autre film. Le comédien a passé plusieurs semaines dans un fort militaire pour préparer son rôle. « Pour parler de l’état d’esprit de Liraz, nous faisions des parallèles avec l’état de la forteresse : chaque nouvelle fissure dans ses murs devenait une brèche dans son refus de voir la vérité. Plus l’ordre d’évacuation et de démolition du fort approche, plus Liraz devient un personnage vulnérable et fragile."(le réalisateur). Tout le film fonctionne sur ce principe : retranscrire visuellement ce qui agite intérieurement les personnages et le propos.

Le scénario est efficace et bien rythmé, ponctué de scènes de suspens presque insoutenables. Il surprend au bout de vingt minutes avec la mort du personnage de Ziv que le spectateur suivait depuis le début (cf Psychose d’Hitchcock en 1960). Grâce à ce procédé, l’intérêt est reporté sur les autres protagonistes, après une introduction nécessairement en point de vue interne pour la découverte des lieux…D’ordinaire, les films de guerre sont articulés autour d’une bataille précise ou d’une mission (Il faut sauver le soldat Ryan de Spielberg en 1998, Apocalypse now…). Beaufort suit la tendance amorcée par Battle for Haditha et Redacted, tous deux basés sur des « dérapages » (respectivement le massacre d’innocents par vengeance, et le viol et meurtre d’une jeune irakienne). Ici, pas de dérapages, mais pas de mission non plus. "L’histoire de Beaufort parle de la manière dont se terminent les guerres […]. Dans chaque conflit, survient toujours un moment aussi brutal que définitif où la mission, ou l’objectif pour lequel des soldats ont donné leur vie jusque-là, cesse d’exister » (Joseph Cedar). Le discours nouveau, anti-militariste, qui agite ces films, ne s’appuie donc pas ici sur des faits qui ont malheureusement eu lieu sous toutes les guerres. L’idée de base est plus originale et subtile, en s’appuyant sur un terrain à priori plus objectif et moins source à polémiques : comment les soldats vivent leur situation au quotidien, dans l’attente d’une évacuation, quand leurs ennemis et leurs chefs n’ont pas de visage ? En effet, ni les uns ni les autres apparaissent à l’écran car ils sont devenus symboles de mort. Les bombes et les obus envoyés par les ennemis sont autant responsables de vies gâchées que les généraux loin du terrain qui décident de laisser les hommes sur place, alors que rien ne le justifie par rapport aux risques encourus.
Beaufort évite les lourdeurs, la morale et le sentimentalisme des films de guerre grand public, tant dans sa mise en scène que dans son subtil discours humaniste (plus qu’anti-militariste). On salue la mise en scène personnelle de ce premier film, sans la prétention et la volonté de se donner bonne conscience du Redacted de De Palma. Le film a su mettre en avant toute l’ampleur de ce lieu, devenu symbolique de vies perdues vainement (ce qui explique entre autres pourquoi la citadelle est soigneusement évitée par les troupes lorsqu’ Israël pénètre à nouveau au Liban en juillet 2006).