C’est pas tout à fait la vie dont j’avais rêvé (Un film de Michel Piccoli)
Le vieil homme et la mer
Par David Honnorat, le 23 janvier 2006 2006
A mille lieues du personnage d’Hemingway, le vieil homme de Piccoli apparaît calme et serein dans les premiers plans du film. Il se goinfre, bourgeois, l’assiette en porcelaine sur les genoux et le verre de bon rouge à portée de main. La bouche pleine il regarde la mer. Sur la plage, gesticulent deux grotesques bonnes femmes : la maîtresse et la "régulière", figures archétypales du vaudeville...

Mais C’est pas tout à fait la vie dont j’avais rêvé est aux antipodes d’un cinéma érotique et glamour où le mensonge du mari est prétexte à quelque tension narrative. Se fondant sur un genre des plus communs, le film chamboule tout sur son passage. Il se fait la chronique inspirée d’un univers aussi glauque que désuet.

Entre deux parties de Scrabble à thème, un mari (vieux) trompe sa femme (d’un certain âge) avec une maîtresse (toute en rondeur). Tout ce monde est aussi en marionnette au Parc Monsouris et distrait les enfants, y compris le rouquin de petit fils qui attend avec joie les jours où sa belle blonde de mère le dépose chez le grand-père susmentionné pour passer l’après-midi à jouer avec la collection de soldats de plombs de papy.

JPG - 44.8 ko

Piccoli filme avec audace cet univers bourgeois et pathétique qui sent la pantoufle et l’autruche empaillé. Les allées et venues du mari entre son "club", son appartement et celui, semblable, de sa maîtresse sont l’occasion de toutes les mises en scène. On le voit par exemple, un énorme bouquet dans les bras se tromper d’appartement et traîner ses grandes jambes fleuries d’un corridor à l’autre. Régulièrement d’ailleurs, les personnages eux-mêmes se mettent en scène. La maîtresse met en place un jeu de lumière, le grand-père et son petit fils soignent le cadre et la profondeur de champ pour apprendre par téléphone la mort de la grand-mère qui elle même a joué sa mort face à des inconnus. Bien souvent aussi les personnages s’adressent directement à nous. Le grand-père, nous saluant en retirant son chapeau à chaque fois qu’il passe trop près de la caméra, la grand-mère, hystérique, nous expliquant en pleurs comment repasser les chemises.

Pour rythmer cet exaltant fouillis, Piccoli utilise le refrain sans équivoque de la chanson d’Arno : La vie est une partouze. Le choix de ce morceau constitue un mystère supplémentaire autour de ce film insondable. Evidemment, il peut s’agir d’une illustration au premier degré de la situation d’adultère racontée ici, mais l’on se plaît à penser que le choix relève plutôt de la métaphore. C’est pas tout à fait la vie dont j’avais rêvé serait alors le témoignage désabusé du vieillard Piccoli qui nous dit avec passion et délicatesse le beau bordel qu’est la vie. Cette vie qu’il avait rêvé (pas tout à fait comme ça) et qu’il rêve encore dans l’insouciance grotesque commune aux vieux et aux gamins (les seuls personnages du film).

JPG - 49.6 ko

La partouze c’est aussi celle à laquelle participent les maîtres côtoyés par Piccoli l’acteur, de Rivette à Godard en passant par Ferreri et surtout Buñuel, ces monstres de cinéma sont là présents, enchevêtrés dans ce film orgie. C’est pas tout à fait la vie dont j’avais rêvé à la fois nous échappe et nous transporte. Les premières et dernières scènes sur la plage sont des parenthèses d’air pur qui nous laissent respirer un peu pour entrer en apnée dans ce film odorant la naphtaline et le renfermé. Un film si dense et brillamment déstabilisant que le mal être qu’il suscite : On en redemande !

Images : © Gémini Films






Pour la sortie du nouveau film de M. Night Shyamalan, l’excellent Phénomènes, la rédaction de Fin de Séance a concocté un nouveau Top 5 sur le thème du suicide :

  1. Les ados de Virgin Suicides de Sofia Coppola
  2. Le culte Harold et Maude de Hal Ashby
  3. Le suicide de Belmondo dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard
  4. L’honneur des soldats japonais dans Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood
  5. Le suicide de Grosse Baleine dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick

Sans oublier le méconnu Suicide Club de Sion Sono, et l’hommage rendu à Kurt Cobain par Gus Van Sant dans Last Days



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.



Réagissez aux articles, suivez l’actualité et débattez avec les rédacteurs de Fin de Séance en rejoignant le groupe Facebook de Fin de Séance.