La tragédie du 11 Septembre 2001 a ceci de particulier qu’elle a été vécue dans le monde entier par l’intermédiaire des images. Images diffusées en boucle de l’impact d’un avion de ligne sur le World Trade Center, images de la détresse de tous les new-yorkais, images des secours incrédules et impuissants... Dans ces images, les citoyens américains et les citoyens du monde ont cristallisé les faits, l’ombre d’un Boeing sur Manhattan sera à jamais synonyme de cette terrible matinée.Cependant, comme l’évoque habilement l’affiche de Vol 93, une part essentielle du 11 Septembre manquait jusque-là à toute cette imagerie. Dans le quatrième avion, qui visait sans doute la Maison Blanche, les passagers, "condamnés à l’héroïsme" ont finalement affronté les terroristes mais n’ont pu empêcher le crash de l’avion en rase campagne. En réalisant Vol 93, Paul Greengrass prenait ainsi en charge de mettre enfin en images le dernier épisode du 11 Septembre qui en était dépourvu.
Comme il avait choisit de le faire pour son film Bloody Sunday, Paul Greengrass adopte ici un style documentaire ultra-réaliste. Le film, qui s’ouvre sur la préparation des terroristes dans leur chambre d’hôtel, suit un schéma hollywoodien classique en alternant les scènes à l’intérieur de l’avion et dans les différents centres de contrôle. Deux points majeurs différencient cependant Vol 93 du film catastrophe caractéristique.

Premièrement, alors que ce genre de films met ordinairement en avant une kyrielle de personnages très typés, ceux présents dans Vol 93 sont au contraire particulièrement transparents (aucun ne se distingue vraiment) et se fondent totalement dans l’action comme des figurants anonymes. Dans un film portant sur une telle tragédie le traitement des personnages reste très délicat. On a en effet pu reprocher à des films sur la Shoah de faire apparaître des personnages charismatiques alors même qu’un des aspects les plus terribles du nazisme est d’avoir, en les réduisant à des numéros, anéanti jusqu’à l’identité de ceux qui ont étés exterminés. Le choix de Greengrass est donc profondément ancré dans sa démarche visant l’ultra-réalisme. Il souligne ici à quel point l’attaque terroriste du 11 Septembre a pu être aveugle.
Si Vol 93 se distingue du simple film catastrophe, c’est aussi par l’impossibilité du happy-end. En effet, alors que le genre fonctionne habituellement grâce à la dynamique fondée sur la question "Comment vont-ils s’en sortir ?", il est ici essentiel de voir que chaque scène nous rapproche un peu plus du terrible dénouement. Le film est ainsi noyé dans la tension pénible de l’inéluctable. De manière très paradoxale et pendant toute la première partie du film, notre propre inquiétude se confond avec celle des terroristes davantage qu’avec l’incrédulité des services de contrôle.

Film catastrophe privé de ses caractéristiques essentielles donc, Vol 93 échoue dans le style et la construction. Mauvais film en soi (s’il ne s’agissait que d’une pure fiction tournée avant 2001, Vol 93 serait tout à fait insignifiant) il parvient pourtant à nous toucher profondément. Bien qu’il traite les faits sans le moindre recul, de manière brute et réaliste, le film contient un discours d’une étonnante justesse sur le 11 Septembre. En se limitant à dupliquer l’incrédulité vécue à l’époque, il montre à quel point notre rapport à l’image a été bouleversé. Habitués à distinguer les images de la réalité, nombreux sont ceux d’entre nous qui en allumant leur télévision ce jour-là ont pensé que "ce n’étais que du cinéma"... du mauvais cinéma, avec ses figures vides, son scénario creux, et une caméra tremblante. Le 11 Septembre a ainsi directement réintroduit Hollywood dans le domaine du possible. Le voir pour le croire ? Les images seraient alors redevenues garantes de la réalité ? Sans doute pas. En nous faisant voir le seul épisode qui avait échappé aux images, Greengrass vise certes le réalisme mais semble fuir la crédibilité. A Hollywood le crash n’a pas lieu. Le Vol 93 dilué dans la fiction se clôt sur un écran noir. Si seulement...