Le Sel de la mer (Un film de Annemarie Jacir)
Les eaux troubles
Par Flavien Poncet, le 30 septembre 2008 2008
Le cinéma israélien et sa récente vague de production ont tendance à ensevelir un cinéma limitrophe, celui de la Palestine, qui n’est pas moins envieux de prendre place dans les regards du monde, de donner corps et voie aux préoccupations des palestiniens. Annemarie Jacir, cinéaste palestinienne réalise, pour son premier long-métrage, une œuvre singulière, curieuse dans sa démarche puisqu’elle relate l’intrigue d’une femme, Soraya, native des Etats-Unis qui désire revenir vivre en Palestine, sur le territoire de ses parents. Le film opère le chemin inverse de celui que l’opinion commune imagine, vers un pays que les médias présentent davantage comme lieu de fuite que comme terre d’accueil.

C’est dans une agression aussi forte qu’elle est latente que s’ouvre Le sel de la mer. Atterrissant des Etats-Unis, Soraya se fait contrôler, inlassablement questionner, humilier en laissant des vigils fouiller ses tenues intimes. Une fois passé cette séquence d’initiation en tension, Le Sel de la mer émane un goût âpre dans des paysages remarquables de beauté simple. Jacir, en filmant une histoire de lutte au sein de paysages merveilleux, appuie le paradoxe de la Palestine : celui qui en fait un pays aussi beau qu’il est meurtri par les luttes de ceux qui l’habite. Soraya fait vite la rencontre d’un homme, Emad, serveur dans un bar bourgeois. Elle fuira à ses côtés, accompagnée d’un ami, Marwad. Cette fuite, justifiée par la nécessité de Soraya à échapper aux autorités puisque son visa a expiré, se transforme en quête vers un territoire, un lieu nouveau où reconstruire un foyer, où ériger un domicile sur les terres de la Palestine.

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La métaphore est belle. Elle défend un désir que partage une importante majorité du peuple palestinien, celui de retrouver les motifs, les limites de ses terres. Dans le conflit que la Palestine et Israël se livrent, il est un problème plus grave qui trouve son application au rang le plus intime : celui d’une perte de domicile. Jacir traite cette recherche, quasi-archéologique lorsque Soraya et Emad élisent une grotte pour domicile, d’une nouvelle résidence. La visite effrénée des lieux, le passage fugace mais intense des endroits (vides ou peuplés) rappelle la même urgence impuissante de Rome, plutôt que vous, film algérien de 2008 réalisé par Tariq Teguia.

L’œuvre, aux défauts épars mais certains –j’y reviendrais-, offre l’occasion de revenir sur une dominante du jeune cinéma arabe. Confronté, de manière quasi-brutale avec une modernité occidentale galopante, le monde arabe s’accommode, s’acculture, pour reprendre un terme anthropologique, aux adaptations, ainsi que le fit le Japon à l’issue de sa guerre contre les Etats-Unis. Cette fusion de deux « cultures » est tous le sujet du cinéma de Youssef Chahine. Par son ampleur, Youssef Chahine a certainement influencé plusieurs générations de cinéastes, tel que Jacir ou Teguia. En l’occurrence, il n’est plus question de faire appel aux artifices de la comédie musicale ou aux tremolos du mélodrame. Le souffle court, celui de l’urgence se révèle plus que nécessaire pour traiter de l’état de la Palestine.

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Sans prendre gare, Jacir délivre toute sa subjectivité, n’entend pas résoudre, de son point de vue, le problème qui unit la Palestine à Israël. Si Amos Gitaï, dans Désengagement, ouvrait son film avec une heureuse union et poursuivait avec un regard plus objectif, moins enclin au patriotisme, Jacir opte davantage pour une implication, au risque de paraître injuste ou pathétique. Lorsque Soraya s’agace puis s’énerve contre celle qui possède l’ancienne maison de ses grands-parents, la cinéaste semble transparaître et les cris que lance l’actrice résonnent comme ceux de Jacir. Lorsque face à des juifs orthodoxes, les jeunes palestiniens se rient d’eux, c’est au risque de blesser la dignité israélienne. Jacir ne se couvre pas, elle n’essaie pas de satisfaire tous ceux concernés par le problème (Israël, la Palestine et le monde). Elle ne veut que chercher une maison pour trouver un terrain, en passer par l’enthousiasme démesuré s’il faut. Cette quête de l’identité rappelle celle du film plus mineur de Belkacem Hadjaj El Manara, ce-dernier n’hésitant pas, par contre, à tomber dans les clichés les plus illustratifs. L’idée d’une femme prise entre deux hommes (forme amoureuse typique rendue fameuse par le dandysme de la Nouvelle Vague) trouve sa place dans un cinéma arabe qui, à l’instar de la société dans laquelle il se forme, adopte les nouvelles donnes de la modernité mondiale.

Le Sel de la mer, dont le titre français évoque à lui seul le programme salé-sucré du film, s’ouvre en tension et se termine en amertume. Les deux instants sont, dans leur genre, ténus et mettent en jeu des moyens mineurs pour exprimer une douleur intime. Le défaut se trouve être dans la confusion, pour Jacir, de la notion d’intime comme secondaire. Le film se bâtit autour des postulats selon lesquels est premier ce qui est événement, ce qui touche au monde tandis qu’est secondaire ce qui est de l’ordre du privé. Jacir omet d’inverser la balance, de rendre premier l’intime et de rendre second l’événement. Un tel inversement représentatif permet de rendre plus profondément sensible les actions de Soraya et Emar. Représenter l’intime comme évènement permet de mettre au centre les émotions ou les actions (moindre des choses dans la pratique artistique). Jacir préfère une intimité accessoire, parfois d’humeur qui mène à rendre distant le personnage de Soraya. Le sel dans la mer est là, dans l’incapacité de la belle palestinienne, de l’intéressante réalisatrice, à ne pas trouver les moyens justes pour exprimer, pour incarner toute l’importance profonde pour la Palestine et ceux qui l’habitent de retrouver un vrai pays-maison.

Images : © Pyramide Distribution






A l’occasion de la sortie du chef d’œuvre de Steve McQueen, Hunger, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Les Évadés de Frank Darabont
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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- Séances, la cinéphilie à Paris
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