L’amour, les belles femmes, la névrose, la peur de vieillir, l’art. Pas de doute quant à l’identité de l’auteur de Minuit à Paris. Pourtant, ce cinéaste-là réussit encore à surprendre et à séduire. Même quand on le soupçonne de faire un film attrape- touristes.Scène d’ouverture. Woody Allen joue au vacancier japonais à Paris et ne nous épargne rien. De Montmartre à la tour Eiffel, jusqu’au jardin du Luxembourg, les clichés s’enchaînent image par image, accompagnés d’une musique kitsch. Ça empeste le romantisme mièvre et on serait presque tenté de fuir. Mais le charme allenien opère immédiatement.

Owen Wilson – Gil, évident double du cinéaste – séjourne dans la Ville-lumière avec sa fiancée, Rachel McAdams, et ses futurs beaux-parents. Un casting remarquable, pour des personnages pourtant un brin caricaturaux, eux-aussi. Elle rêve d’une villa à Malibu, lui d’une vie de bohème à Paris. Elle est une bourgeoise terre-à-terre, lui un écrivain sensible.
Un soir, elle part danser et lui flâner dans les rues. Aux douze coups de minuit, à l’heure où certains carrosses redeviennent citrouilles, une voiture ancienne croise la route de Gil et l’emmène… dans les années 20. Les années folles. Le fantaisiste monsieur Allen retourne ainsi aux sources en partant à la rencontre de ces artistes de l’époque qui l’ont touché, inspiré. Fitzgerald, Hemingway, Picasso, Man Ray, Buñuel… tous surgissent à l’écran, comme autant de bonnes et amusantes surprises. Les arts, littérature, peinture, photographie, musique, danse et cinéma, se mélangent alors pour tenter d’atteindre un idéal : la vie rêvée, illusoire.

Woody se répète avec Minuit à Paris : il a peur de vieillir, de mourir et le temps qui passe l’angoisse. Encore. Tellement que depuis plusieurs années on ne voit plus son visage ridé à l’écran, et qu’il préfère ici laisser la place au vivifiant quarantenaire Owen Wilson. Mais l’art traverse le temps, l’art joue avec le temps, l’art manipule le temps. Et rend le cinéaste immortel. Son carrosse magique est ce film, qui le transporte en plein âge d’or. Rien ne résiste au pouvoir créatif de l’artiste, qui enchante son monde. Il peut redevenir jeune, il peut vivre à l’époque qui l’inspire.
Pourtant, celle-ci, tant désirée – et si pleine d’insouciance, de jeunesse, de créativité, de beauté ancienne – n’est qu’un leurre. Idéalisée, elle masque le vide de l’existence et ne peut combler les peurs et les besoins de l’âme. Les siècles se suivent, mais les problèmes humains demeurent identiques. Woody Allen accepte cette terrible frustration avec résignation. Il demeure encore un insatisfait. Un adorable insatisfait, qui nous entraîne avec toujours autant de grâce, d’humour et d’humanisme dans son univers névrosé.
Ne mérite-il pas que nous abandonnions, le temps d’un film, notre phobie des clichés ?