Liberté (Un film de Tony Gatlif)
Les hommes sans frontière
Par Flavien Poncet, le 24 février 2010 2010
Vulgairement considéré comme un Kusturica français ou comme un porte-parole de la communauté tsigane au cinéma, Tony Gatlif, par la forte caractérisation de ses films, a trop aisément été classé dans une catégorie ethnique et culturelle. Avec Liberté, comme dans son court-métrage Corre, gitano (1981), Gatlif confronte les Gitans à l’Histoire d’une culture, celle de l’Europe, qu’ils traversent en gens du voyage. Gatlif construit une intrigue sans distribuer de cartes, sans attribuer les rôles des gentils et des méchants, tout en prenant parti pour une communauté tsigane en confrontation avec la tension politique d’une France occupée par le régime nazi.

Avant d’entrer dans le film, le titre résonne comme une menace. Galvaudé jusqu’à la moelle par les poètes, les révolutionnaires, et tous les revendicateurs d’une licence, le nom de liberté (dont on a trop écrit le nom) est bien souvent vidé de sa valeur essentielle. Tony Gatlif tente, sans préciosité ni abus, de redonner à l’idée de liberté la puissance de son exécution.

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Le film conclu ; le générique se déroule tandis que résonne une chanson de Catherine Ringer, Les Bohémiens. On y entend, dans une complainte au violon et à la guitare, « Si quelqu’un s’inquiète de notre absence, dites-lui qu’on a été jeté du ciel et de la lumière, nous les seigneurs du vaste univers. ». La lamentation de Ringer exprime avec une juste tragédie la menace sur laquelle se construit le film. Le récit se déroule durant l’Occupation de la France. Un garçon abandonné de neuf ans, le P’tit Claude, suit dans leur perpétuel exil une communauté de Roms. Rejeté par eux, il se trouve recueilli par Mademoiselle Lundi, l’institutrice du village où viennent de s’installer les Tsiganes. Dans cet espace rural, Gatlif articule une lutte entre la communauté de Manouches et les autorités policières, aidés par les habitants xénophobes. Entre ces deux, le maire Théodore et l’institutrice Mademoiselle Lundi, motivés par un sentiment de justice, vont s’opposer à la vox populi pour sauver Taloche, Zonka, Darko, Kako et leur famille de l’extermination nazie. Théodore ira jusqu’à léguer une bâtisse de sa famille aux groupes de Bohémiens pour les sortir du camp de concentration où ils ont été internés. Le P’tit Claude, à plusieurs reprises, se trouvent contraint de choisir entre le salut offert par Mademoiselle Lundi et le danger qui met en péril le groupe de Gitans. Son attrait pour la liberté, pour le nomadisme et l’aventure, l’amitié qu’il lie avec l’espiègle Taloche (James Thiérée, remarquable de frénésie) l’enjoint à rester avec les Tsiganes.

A la surface du film, se dessine la condition d’une société, celle de la France de l’Occupation, qui contraint à choisir entre des cultures, entre des modes d’habiter un territoire. L’extermination des Roms, c’est aussi une atteinte portée à un mode d’être sur un territoire, à une façon de concevoir les données de la médecine. Lorsque le maire Théodore est mordu par un cheval, la médecine naturelle des Gitans s’avère plus efficace que celle traditionnelle du médecin local. En procédant par comparaisons, à maintes reprises et pas toujours avec subtilité, Gatlif valorise la singularité des Roms.

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La culture Tsiganes se révèlent éminemment exceptionnelle, non pas tant dans la rhétorique narrative comparative du scénario que lors des scènes de joie où Taloche dansent, où Tina courent à cheval, où s’expriment avec une pleine ferveur les coutumes romanichelles. Gatlif, lui-même assoiffé de liberté, semble se confronter aux limites de la mise en scène (dont les élans de beauté doivent beaucoup au génie du directeur de la photo Julien Hirsch) lorsqu’elle ne sert qu’à traduire une volonté narrative. Ce n’est qu’affranchit des carcans impératifs du scénario que Gatlif fait montre d’un véritable talent esthétique et qu’il retrouve l’intuition formelle qui faisait l’ivresse de son spectacle filmé Vertiges – Du flamenco à la transe. Y compris dans ce long travelling qui sillonne une file d’attente de Tsiganes dans un camp de concentration –qui rappelle le même plan de Béla Tarr dans son court-métrage Prologue pour le film collectif Vision of Europe (auquel à participé Gatlif)-, le cinéaste témoigne d’un authentique regard dramatique qui sert tantôt le film (lors de ses abstractions narratives), tantôt le désert (lors de ses inclinaisons vers le pathos).

Liberté est précieux, non pas dans son style esthétique, ni dans son importance artistique. Il est précieux en ce qu’il renseigne des considérations politiques à l’œuvre aujourd’hui en France. La liberté de circulation, les flux migratoires des populations tendent de plus en plus à être contraints par des législations (qu’elles soient de source européennes, nationales ou internationales). Le cri dégagé par Gatlif, par le biais de ce film historique, résonne éminemment aujourd’hui. Quel sort est attribué de nos jours aux Roms ? Une question similaire avait été posée, pour les Maghrébins d’origine, par Rachid Bouchareb à travers Indigènes. Certes, cette interrogation est un égard pragmatique et politique. Le cinéma et Liberté peuvent cela. Il l’aurait pu d’autant plus, d’autant mieux si le film, à l’instar des comédies acerbes d’un Elia Suleiman, avait été plus vigoureux dans son propos. D’aucuns ne manqueront de reprocher au film son manque d’identité plastique, et de la qualifier, par extension, de téléfilm. Le régionalisme de l’œuvre, dû aux décors naturels de tournage, se prête à cela. On aura tord, en fin de compte, de croire au provincialisme de l’œuvre puisque Gatlif instigue à travers son film des visions de liberté qui dépasse cela, des images aussi folles qu’une piste de fandango, qui laisse à rêver aux productions muettes tourbillonnantes (type La glace à trois faces ou Maldone).

Images : © Marina Obradovic






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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